Lettre de refus des libraires aux éditeurs…

Parce que parfois la vie de libraire n’est pas facile, parce que parfois on a envie de raler sur les éditeurs…

L’écrivain Nicolas Ancion a su résumer tout ça très bien dans un article que je vous recopie dans son intégralité :

 » La rentrée littéraire se prépare dès le printemps, c’est bien connu. Les journalistes et critiques en vue ont reçu leurs exemplaires des romans de la rentrée, les jurés des prix sont déjà courtisés depuis plusieurs semaines. Et, dès l’été, les livres vont débarquer sur les tables des libraires, sans que ceux-ci aient vraiment le choix. La plupart des titres leurs sont envoyés d’office. Une pratique étrange qui permet aux grandes maisons et à leur distributeur de remplacer le libraire pour la commande des livres. En échange de ce « service », les libraires touchent une remise plus importante sur les livres qu’ils achètent ou se voient octroyer des facilités de paiement.
L’office est un outil magique pour les éditeurs. Il leur permet de choisir eux-mêmes quels livres arriveront en librairie. Ainsi, les derniers livres totalement inintéressants sur les ministres en campagne, les biographies de stars de la télé et les romans soi-disant écrits par des actrices débarquent de force dans presque toutes les librairies. Cette avalanche de livres non choisis contraint les libraires à leur consacrer un peu de leur précieux temps, ne fut-ce que pour déballer les caisses. Ce temps, ils ne l’auront plus, ensuite, pour ouvrir le premier roman d’un inconnu ou le dernier recueil d’un poète qu’ils apprécient pourtant. Encore moins pour regarder les catalogues des petits éditeurs qui ne figurent pas du tout dans l’office des gros.
Les libraires se plaignent souvent de cette situation mais personne ne les aide à résister face à cette malheureuse pratique.
C’est pour cette raison que j’ai pris mal plus belle plume, directement arrachée sur mon oie blanche favorite, pour rédiger un modèle de lettre de refus à adresser aux éditeurs par les libraires.
Ma lettre est simple et passe-partout, un peu anonyme, certes, mais les éditeurs ont depuis belle lurette appris à abuser de cette plume de bois qui évite de trop en dire…

Madame, Monsieur,

J’ai bien reçu les ouvrages de votre rentrée littéraire et je vous en remercie.
Le comité de lecture de notre librairie s’est penché sur vos différents titres et, malgré les qualités indéniables de fabrication (noter ici quelques arguments flatteurs pour l’éditeur), nous sommes au regret de vous informer que vos livres ne correspondent pas à la ligne éditoriale que défend notre magasin. Ils ne pourront donc trouver place sur nos rayonnages.
Ceci n’est en aucun cas un jugement de valeur sur votre travail d’éditeur mais la simple expression d’un choix propre et forcément partial. Nous resterons bien entendu attentifs à vos futures publications.
Étant donné le nombre de titres que nous recevons à la librairie, nous ne sommes pas en mesure de renvoyer tous les livres à leur éditeur. Votre caisse de livres a reçu le numéro XXXX. Elle sera conservée en réserve pendant trois semaines à dater de l’envoi de cette lettre. Durant cette période, il vous est loisible de venir la récupérer sur place. Passé ce délai, ces livres seront détruits ou donnés à de bonnes œuvres.

Nous vous prions d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de nos salutations respectueuses.

Ce modèle est libre de droits, bien entendu, à vous de l’adapter à vos besoins comme il vous chante et de le faire circuler.  »

Voilà une action qui va m’aider à lire le bouquin de l’auteur qui traine dans ma PAL…

 

31 comments for “Lettre de refus des libraires aux éditeurs…

  1. keisha
    10 juillet 2011 at 7 h 48 min

    Quel bouquin de Ancion dans ta PAL?

    J’ai bien aimé le passage sur les mémoires et autres niaiseries qui polluent certaines librairies…J’ignorais qu’on forçait la main du libraire.

    La librairie près de chez moi, gnere gros centre culturel, une chaine, n’est pas si mauvaise que cela (à mon avis il doit y avoir un responsable de rayon sympa, je l’ai vu, il adore la littérature américiane un peu chtarb, m’étonne pas). Il y avait un rayon entier avec des gallmeister, rangés ailleurs maintenat, et remplacés par des Alia et autre petit éditeur. pas mal, non? Tu vois qu’on peut faire de la résistance. Evidemment il y a aussi la daube habituelle, mais le chaland peut y trouver son miel (hélas pour moi, et ma CB)

    • 10 juillet 2011 at 3 h 31 min

      C’est « Quatrième étage ». Tu l’as lu ?

      Ces fameux offices sont bien sûr à nuancer selon la librairie. Dans les grosses librairies, les libraires peuvent choisir leur office. Mais, par exemple, j’ai bossé dans une petite librairie spécialisée Théâtre qui, pour avoir les poches Théâtre était obligé de prendre des poches Littérature dans son office… Aberrant ! Pendant 3 mois, le libraire stocke ces bouquins qui ne correspondent pas à son offre, il sert de trésorerie à l’éditeur (les livres lui sont payés et remboursés en cas de retour, mais 3 mois après le plus souvent !) et en plus, le libraire paye les frais de port ! Je ne te parle même pas des envois sauvages : des éditeurs qui glissent dans les cartons des bouquins que tu n’as pas commandés… Bref, tout n’est pas rose dans le royaume des offices !

      Après effectivement, comme tu dis, chacun peut essayer de faire de la résistance mais pour les petites librairies indépendantes, c’est vraiment difficile. La marge qui leur est accordé est plus petite et ils n’ont pas le poids pour négocier avec les gros fournisseurs…

  2. 10 juillet 2011 at 8 h 54 min

    J’ignorais cette habitude. Belle initiative d’Ancion.  Sera-t-elle reprise par de nombreux libraires? 

    • 10 juillet 2011 at 3 h 32 min

      Sur son site, il a posté une lettre qu’un libraire a repris !

  3. 10 juillet 2011 at 9 h 25 min

    Oui, j’aime bien Ancion, il n’a pas la langue dans sa poche ! J’ignorais aussi cette pratique mais elle ne m’étonne guère.

    • 10 juillet 2011 at 3 h 33 min

      Je dois dire que je ne le connais pas vraiment. C’est grace à certaines belges que j’ai un de ses bouquins dans ma PAL… ;) Reste plus qu’à l’attaquer !

  4. 10 juillet 2011 at 0 h 03 min

    C’est bien écrit ! Espèrons que cette lettre sera beaucoup reprise !

    • 10 juillet 2011 at 3 h 33 min

      J’en doute fort malgré tout…

  5. 10 juillet 2011 at 2 h 04 min

    Sujet sensible, j’ai le souvenir de libraires absolument croulant sous des piles qu’ils ne vendront jamais …

    un billet tout à fait utile

    • 10 juillet 2011 at 3 h 36 min

      Oui comme tu dis, sujet sensible qui touche surtout les petites structures. Qui sont aussi les plus fragiles…

  6. Axl
    10 juillet 2011 at 2 h 42 min

    Je ne dirai jamais assez tout le bien que je pense de Nicolas Ancion, na!

  7. 10 juillet 2011 at 6 h 13 min

    Très très bon !

  8. 11 juillet 2011 at 0 h 45 min

    Pour avoir échangé avec ma libraire qui tient une petit boutique dans le centre ville, qui subit de fecto la concurrence de trois grandes librairies dans le centre ville et d’une chaine qui vient de s’implanter dans une zone commerciale, je découvre de plus en plus un univers qui me rebute…

    Hélas, je ne suis pas sure su’une petite librairie comme la sienne puisse se permettre ce type d’action, au risque de ne plus pouvoir tourner derrière…

    • 12 juillet 2011 at 1 h 12 min

      Non, c’est clair de toute façon que personne ne peut se le permettre !

      Je pense que c’est surtout une manière de mettre un coup de pied dans la fourmillière, peut-être de faire le buzz et de mettre le problème sur la table. D’en parler quoi pour que peut-être un jour, il y ait une prise de conscience des éditeurs… L’espoir fait vivre !

  9. 11 juillet 2011 at 2 h 25 min

    Tiens, j’ai aussi ce « quatrième étage » dans ma pile.  Du coup, je suis de plus en plus curieuse.  Je ne sais pas du tout comment ça fonctionne ici mais alors là vraiment pas… disons que c’est loin de mon univers… mais ça ne semble pas rose du tout du tout. 

    • 12 juillet 2011 at 1 h 14 min

      Aucune idée non plus du fonctionnement chez toi… mais je suppose que le système d’office doit exister aussi d’une manière ou d’une autre.

  10. 11 juillet 2011 at 2 h 38 min

    Excellent ! Voilà un auteur fidèle à lui-même ! J’ai aussi ce titre dans ma PAL. Je te proposerais bien une LC mais heu…pour l’instant je suis incapable de m’y tenir :/

    • 12 juillet 2011 at 1 h 15 min

      Oui, je sais que tu es fan et que tu milites en sa faveur :)

      Pas grave pr la LC, tu sais bien que moi aussi j’ai du mal ^^

  11. 11 juillet 2011 at 0 h 03 min

    Billet intéressant mais comme beaucoup, je pense que ça ne concerne en général que les petites structures qui manque pour la plus part cruellement de place. Et quand ils recoivent un titre en une vingtaine d’exemplaire, malheureusement, le choix sur la table est vite fait.

    A savoir que passé trois mois, le livre est retourné chez l’éditeur. Un seul exemplaire est gardé en fond de rayon. Et passé un an, l’unique exemplaire, si il n’a pas fait de vente depuis est vite expédié au retour aussi.

    Après, heuseusement que la politique et autres people ne se retrouvent pas sur la même table que du fantastique et du policier.

    En fait, je crois que je n’ai pas très bien compris sa démarche de lettre…

    • 12 juillet 2011 at 1 h 49 min

      Je suis d’accord avec toi Ambroisie : c’est techniquement impossible de faire cette démarche ! Cependant, pour bosser dans le milieu, je peux t’assurer que même les grandes librairies font face à ce genre de problème. Personne n’a réellement conscience de la quantité des livres qui sortent, les libraires essayant déjà de faire un premier tri dans leurs achats. Mais même si tu bosses en grande surface culturelle par exemple, et que tu as 10m de présentation pour un seul rayon, si tu reçois 50 nouveautés par jour, ça devient vite ingérable…

      Beaucoup d’éditeurs sur-produisent dans le but d’occuper des linéaires, pour avoir une grosse présence en rayon, c’est aussi simple que ça. Alors oui, il y a bcp de retour au bout de 3 mois et même 1 an mais néanmois, le libraire se construit un fond aussi avec les « vieux » livres et c’est là aussi que ses compétences sont importantes pour garder, même après 1 an, les livres qu’il faut.

      Mais je pense que ça n’était pas le but de l’auteur de cette lettre, de lancer une véritable action de la part des libraires. A mon avis, c’est plutôt une façon d’alerter le public et accessoirement les éditeurs (lol) sur ce problème. Une façon originale et humoristique de faire le buzz si je puis dire.

  12. 12 juillet 2011 at 1 h 53 min

    Euh… Normalement, ce n’est pas les libraires qui choississent en amont le nombre de quantité qu’ils désirent recevoir en magasin ?

    • 14 juillet 2011 at 7 h 15 min

      La plupart du temps, si mais ce n’est pas une règle absolue, en particulier pour les petites librairies… Et dans l’autre cas de figure, il reste malgré tout difficile de faire des impasses sur un titre : le réprésentant essaye de vendre son bouquin à tout prix et tu as tjs le risque de rater quelque chose d’intéressant.

  13. 13 juillet 2011 at 2 h 04 min

    ma grande surface spécualisée essaye de placer leurs coups de coeur et c’est tant mieux et, manque dechance pour ma CB, ils se sont agrandis !

    • 14 juillet 2011 at 7 h 54 min

      Oui, c’est le signe que certains libraires peuvent faire face aux diktats économiques ! :)

  14. 14 juillet 2011 at 2 h 22 min

    Donc les petits libraires sont ceux qui souffrent le plus. Aïe ! aïe ! aïe!

  15. saab
    17 juillet 2011 at 0 h 02 min

    Comme d’hab, ce sont toujours les petites structures qui sont soumises à ce genre de dictat!!! Perso, ces bouquins (bio, mémoires de politiciens…) me gavent aussi.

    Lisant tout type de bouquins, en mode fantasy en ce moment mais non-exclusif, je discute souvent avec les petits libraires à Metz et ils confirment cette pratique.

    Néanmoins si ils faisaient dess actions en commun il y aurait peut être plus de chances que ça aboutisse… Mais ça reste toujours la loi du Talion en général…

    Intéressant de voir un auteur se mouiller.

    • 19 juillet 2011 at 9 h 46 min

      Hélas oui… Bon après ce genre de bouquins ont leurs lecteurs mais les éditeurs en font maintenant des coups marketing dont on va parler pdt 3 mois et après basta !

      Moi aussi, ça m’a surpris que cette initative vienne d’un auteur ! Ces histoires de sous ne le concernent que de loin, je me demande boen ce qui a provoqué ce parti-pris !

  16. 20 juillet 2011 at 4 h 39 min

    Voilà qui est bien dit ! Quant à Quatrième étage, à lire d’urgence, j’ai adoré !

    • 20 juillet 2011 at 9 h 02 min

      Bon, il faut que je m’y mette quoi ! :)

  17. 5 août 2011 at 2 h 19 min

    Excellent !!!! Mais aberrant aussi… Voilà que tu m’éclaires sur ce qui se passe réellement dans l’ombre des librairies et comme d’habitude ce n’est pas joli, joli… Heureuseument en tant que lectrice ils ne pourront jamais nous forcer à lire ce dont nous n’avons pas envie !

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