Elle ne pleure pas, elle chante – Corbeyran / Murat

elle-ne-pleure-pas-elle-chante-01.jpgLaura est réveillée un matin par un coup de fil qui lui annonce que son père est dans le coma. C’est le choc. Mais pas celui attendu car Laura, elle, est heureuse… L’homme dont elle a si souvent souhaité la mort, git désormais inconscient à sa merci. La jeune femme se rend à la demeure familiale, soutient sa mère effondrée et retrouve toute la famille unie autour de ce drame. Elle se rend à l’hôpital avec le médecin de famille et une infirmière lui signale qu’il faut parler aux comateux qui se souviennent des paroles de leurs proches. L’impuissance de son père permet alors à Laura de se vider de tout ce qui lui pèse depuis de nombreuses années et de se libérer de l’emprise d’un père trop aimant.

 

Elle ne pleure pas, elle chante est un album adapté du roman éponyme d’Amélie Sarn où cette dernière évoque, disons-le crûment, l’inceste paternel. Un sujet difficile que Corbeyran et Murat ont réussi à illustrer sans pathos.

Tout le récit est vu du point de vue de Laura et en effet, c’est la voix de la victime qui est ici mis en valeur.

Les retrouvailles avec sa famille dont elle s’était éloignée sont lourdes de silences et de non-dits. Sa mère semble lui reprocher son indifférence ou sa froideur par un  » ce n’était pas un monstre, tu sais » que le lecteur devine pas si loin de la vérité finalement…

La vision de son père, presque mort, à l’hôpital est un électrochoc pour Laura qui laisse enfin ses larmes couler et se remémore tout un passé difficile. L’impuissance et le silence de son père comateux est l’occasion pour la jeune femme de se délivrer du poids des actes paternels et d’exprimer sa haine pour ce père qui l’a souillé mais aussi de manière plus surprenante son amour.

Alors Laura raconte et le lecteur découvre les faits. Les propos sont à la fois pudiques et extrêmement forts. Elle raconte combien ce père lui a fait mal mais évoque aussi la sensation d’amour qui naît de ces échanges contre-natures. Une sensation dérangeante qui montre toute l’ambiguïté des rapports incestueux avec la conscience que cet acte est mauvais mais qu’il est aussi d’une certaine façon une marque d’amour.

Laura parle de la force dont elle a dû faire preuve pour continuer à avancer malgré tout dans la vie, du fait qu’elle ne s’est pas laissée complètement détruire et que désormais c’est elle la plus forte alors que lui, son père, gît inerte et inconscient sur un lit.

 

Vous l’aurez compris, cet album est d’une puissante intimité tout en ayant un caractère universel. Le propos est difficile et ne peut évidemment pas laisser indifférent. On découvre la portée de tels actes dans la vie d’un enfant, les répercutions à long terme et les difficultés de se construire. On partage la haine de la victime, sa révolte, les cris dont elle peine à se libérer.

Néanmoins, j’émets une certaine réserve par rapport à cet album. L’ambiguïté évoquée ci-dessus m’a fortement gênée. Même si je peux la concevoir, elle n’en est pas moins dérangeante pour un lecteur lambda qui n’a pas vécu lui-même ce type de drame. Le sous-entendu de Laura évoquant presque « l’affection » qu’elle éprouve pour ces gestes déplacés, symbole d’un amour bien trop débordant (mais amour tout de même) d’un père pour sa fille m’a franchement désarçonné…Même si je sais qu’on peut continuer d’aimer ses parents, malgré des actes répréhensibles qu’ils auraient commis contre vous, même si je sais que toute marque d’amour est mieux qu’indifférence, il m’a été difficile d’accepter qu’on puisse « apprécier » (mes termes sont mal choisis mais je n’en trouve pas d’autres…) ou les attendre d’une certaine manière. (attention, je ne dit pas que l’héroine aimait se faire violer par son père !)

La pirouette finale, innatendue, est d’une ironie désespérée. Mais la réaction de Laura m’a laissée aussi perplexe. Qu’en est-il du travail de deuil du passé ? Le père aurait-il finalement « gagné » contre sa fille qui pourtant nous a montré tout au long de cet album qu’elle avait enfin trouvé la force d’affronter son passé et qu’elle était enfin plus forte que lui ? J’avoue que je m’interroge encore quant au sens final…

Et qu’en est-il du reste de la famille ? La mère était-elle au courant des actes de son mari en les minimisant ou les ignoraient-elle sciemment ? Beaucoup de questions restent en suspens pour moi.

 

Au niveau du dessin, le trait est surprenant. Les contours sont épais, de grands aplats de couleurs forment les corps et les décors. Les personnages semblent se mouvoir dans un certain flou, synonyme peut-être de l’entre-deux (haine/amour – passé/ futur) dans lequel navigue la victime. Le découpage est classique mais renforce la mise à distance d’une histoire forte qui évite le pathos tout en étant juste et fine. Le dessinateur évite l’écueil de la représentation de l’inceste pour mieux se concentrer sur l’émotion et les sentiments de Laura.

 

Elle ne pleure pas, elle chante est un album indubitablement fort et un témoignage important sur ces violences faites aux enfants. Un récit poignant et dérangeant qui n’épargne pas le lecteur.


 

D’autres avis :

Mo’YaneckDavidThéomaNoukette -

 

A noter :

Une adaptation cinématographique, qui me semble fort intéressante, a été réalisée et est sortie en juin 2011 en Belgique. A suivre pour une sortie française…

 

 

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Elle ne pleure pas, elle chante

Scénariste
: Corbeyran, d’après Amélie Sarn

Dessinateur : Thierry Murat

Editions Delcourt, Mirages

Novembre 2004 – 101 pages – 14,95€


 

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42 comments for “Elle ne pleure pas, elle chante – Corbeyran / Murat

  1. 17 août 2011 at 7 h 58 min

    Le sujet m’intéresse !

    • 17 août 2011 at 0 h 47 min

      Un sujet difficile mais qui touche notre société.

  2. 17 août 2011 at 9 h 32 min

    Oui une oeuvre très forte. On reçoit l’auteur Thierry Murat dans notre Médiathèque en septembre. Sa dernière BD « Les larmes de l’assassin » est aussi très forte.

    • 17 août 2011 at 0 h 49 min

      J’ai lu Les larmes aussi il y a quelques jours, la critique devrait bientôt tomber :) J’ai aimé mais ce n’est pas un coup de coeur non plus… Je ne sais pas ce qui ce passe en ce moment…

  3. 17 août 2011 at 9 h 49 min

    PAs certain d’accrocher. J’ai du mal avec les récits trop intimistes. Et puis le sujet me glace le sang…

    • 17 août 2011 at 0 h 52 min

      Ah c’est dommage, moi j’aime assez ces albums intimistes. C’est vrai que le sujet est rebutant mais en même temps, ça fait partie de notre société, on ne peut pas se voiler la face sur ce genre d’actes…

  4. 17 août 2011 at 0 h 08 min

    Plus que la BD, qui pourtant pourrait bien me plaire si je me fie aux planches que tu nous montres, j’aurais bien envie de découvrir le roman originel. Je vais de ce pas le noter sur ma LAL et wishlist.

    • 17 août 2011 at 0 h 53 min

      Je dois dire que moi aussi, le roman m’intrigue… je me demande si c’est un roman adulte ou jeunesse, je dois dire que je n’ai pas eu la curiosité de chercher…

  5. 17 août 2011 at 1 h 07 min

    Oui tu es bizarre en ce moment. Fais une pause BD, tu passes à côté de coup de coeur ! J’ai trois coup de coeur cette année pour l’instant « Le chien de la vallée de Chambara », « Les larmes de l’assassin » et « L’art de voler ».

    • 17 août 2011 at 1 h 59 min

      Bizarre oui C’est con, car j’ai une crise BD et  j’ai encore Polina et Pinocchio qui m’attendent… POurvu que je ne les foire pas…

      POur le Chien de chambara, je te suis, j’ai adoré aussi ! L’art de voler est sur ma LAL…

  6. 17 août 2011 at 2 h 24 min

    Ah oui y’en a un quatrième avec « Polina ». Merci de me raffraichir la mémoire ! Attention concentre toi pour la lecture !

    • 17 août 2011 at 4 h 32 min

      Héhé, il me semblait bien que tu faisais partie des adeptes

  7. 17 août 2011 at 5 h 42 min

    J’avais pris une sacrée claque à cette lecture, cela dit, j’ai beau me creuser la cervelle (ahummm…) je ne me souviens pas de cette ambiguité dont tu parles…

    • 17 août 2011 at 6 h 00 min

      Ouais, je suis bien embêtée car j’aurais voulu retrouver le passage aussi… J’ai rendu la BD à la biblio…

      ça tient en peu de mots, en une case ou deux vers le milieu de l’album, je crois. Bon, on n’est pas beaucoup plus avancé lol ! mais je e souviens que je l’ai relu plusieurs fois car ça m’a vraiment marqué. (enfin pas sufiisament, vu que je ne me souviens pas ce qu’elle disait )

  8. Claude
    17 août 2011 at 5 h 48 min

    Ayant travaillé longtemps en bibliothèque, et m’occupant des BD, j’avais acheté celle ci et avais été très impressionnée (du coup j’ai lu aussi le roman).

    Connaissez vous la Bd » Elinor Jones » d’Algésiras et Aurore  (chez Soleil)? à découvrir

    De même  « L’histoire de Siloe » de Le tendre et Servain (chez Delcourt)

    • 17 août 2011 at 6 h 04 min

      Ah, c’est intéressant ! Le roman est-il destiné aux adultes ? Comment l’avez-vous trouvé par rapport à la BD ?

      Je n’ai pas lu les 2 autres albums que vous citez mais j’en prends note ! Même si je dois avouer que le dessin d’Elinor ne m’attirait pas particulièrement… Quant à Siloe, dommage qu’elle ait été abandonnée. Je vais essayer de les trouver en biblio malgré tout !

  9. 17 août 2011 at 6 h 49 min

    Cela fait plusieurs fois que je l’ai dans les mains à la biblio et que je le repose à cause des dessins qui ne m’accrochent pas ! Mais vu ce que tu en dis, je vais passer outre mes réticences et l’emprunter malgré tout :)

    • 17 août 2011 at 2 h 24 min

      Je dois dire que je ne suis pas une grande fan du dessin et que ce n’est pas ce qui m’a attiré au départ. Nénamoins, il passe très bien ici pour ce sujet.

  10. Claude
    17 août 2011 at 6 h 53 min

    oui, le roman est pour ados/adultes comme la BD car très fort émotionnellement parlant  car le sujet n’est pas évident à traiter.

     Siloe n’est pas abandonné…simplement en attente…

    • 17 août 2011 at 2 h 28 min

      Hum en attente depuis 8 ans…

       

  11. 17 août 2011 at 8 h 20 min

    Un sujet difficile mais tu m’as intriguée… ;)

    • 17 août 2011 at 2 h 30 min

      Décidement ! encore une BD :)

  12. 17 août 2011 at 1 h 10 min

    Billet très intéressant et je comprends que la teneur de cette BD ait pu te décontenancer. Cela me fait moi aussi une drôle d’impression…

    • 17 août 2011 at 2 h 33 min

      Ce n’est pas tant le sujet que quelques petits détails qui m’ont arrêté. Un album difficile mais surement nécessaire comme « Inès » sur les femmes battues.

  13. 17 août 2011 at 1 h 52 min

    Ce malaise que tu ressens, me semble intéressant justement parce qu’il n’occulte rien de tous les aspects de l’inceste. C’est très rare que l’on s’attarde sur ce genre de sentiments, justement parce que le raccourci « en fait elle aimait ça et le provoquait, la salope », vient très vite. Mais en fait, c’est logique que ce genre de choses puisse aussi advenir. Je pense que l’on touche à ce qu’est la vérité d’une telle ignominie, et que le roman, et la bd, n’occultent rien. Et la vérité, c’est toujours plus difficile à avaler.

    • 17 août 2011 at 2 h 42 min

      Ah, je suis contente que tu m’ais comprise, j’avais peur justement qu’on interprète mes propos par le raccourci que tu cites ! Ta remarque est très juste. Comme je le disais, elle est tout à fait concevable en effet et je trouve qu’elle prend très bien place dans tout l’album. L’inceste est une violence mais il est évident qu’il y a une part d’amour dans ce geste. Néanmoins, comme tu le notes, je l’accepte mais le sentiment de malaise n’en est pas moins là. ça m’énerve de ne pas pouvoir relire le passage ou même l’album pour revoir l’histoire avec plus de recul peut-être. Je crois que c’est plus la fin qui m’a un poil déçue. Il me semble qu’elle t’a laissé aussi un peu perplexe si je ne me trompe pas. Un poil frustrant. Tu avais lu le roman aussi donc ?

  14. 17 août 2011 at 2 h 29 min

    Je l’ai vue chez Noukette cette BD, et il me tarde de la découvrir même si le sujet est effectivement très difficile.    

    • 17 août 2011 at 2 h 43 min

      Oui je pense qu’il est important de lire ces albums sur des sujets de société qui nous concernent tous d’une certaine façon.

  15. 17 août 2011 at 3 h 05 min

    Non, je n’avais pas lu le roman, mais oui, la fin m’avait interpellé. En quoi, ceci dit, je ne saurai plus dire lol.

  16. 18 août 2011 at 9 h 27 min

    Des histoires d’inceste, j’ai l’impressioon d’en avoir lu beaucoup ces derniers temps. Il faudrait que je recense les livres qui en parlent et qui se multiplient  et tant mieux. Mais je n’ai pas lu de BD sur ce sujet et je suis très curieuse de savoir ce que peuvent apporter de plus les dessins eux-mêmes. Comment montrer l’ambiguïté dont tu parles et que j’imagine facilement  mais qui est déjà au départ très difficile à définir? C’est tout le problème de l’image et de l’écriture! 

    • 18 août 2011 at 2 h 53 min

      Je ne me souviens pas non plus d’en avoir lu d’autres en BD…

      En tout cas, malgré mes bémols, c’est une Bd très forte qui parle avec brio de l’inceste tout en évitant de le montrer et ça, c’est très fort pour une BD ! Je pense qu’on ressent parfaitement l’ambivalence de la victime vis à vis de son violeur, entre haine et amour.

  17. Mo'
    20 août 2011 at 3 h 09 min

    je n’étais pas au courant pour l’adaptation cinématographique, je vais aller à la peche auc infos.

    Sinon, je garde un souvenir très fort de cet album. Bien que je n’ai pas été confrontée à la même situation que Laura/Amélie, je n’ai pas ressenti le même désarroi que toi. Je pense que cela aurait été le cas il y a quelques années, avant ma formation professionnelle… depuis, j’ai été désarçonnée à plusieurs reprises. Aujourd’hui, même si je m’étonne encore qu’un enfant maltraité aime ses parents, je sais que, comme l’inceste, les coups sont accueillis comme une marque d’affection par la victime. « Il m’aime mal, mais il m’aime. En me tapant, il me porte de l’attention ». C’est spécial… anormal, mais peut-être aussi un moyen de se raccrocher à une raison pour ne pas sombrer totalement et supporter les ravages causés par ce traumatisme

    • 21 août 2011 at 1 h 55 min

      oui, on en a pas entendu parler en France, comme ce n’est pas sorti… Pourtant l’adaptation doit être super intéressante.

      Par rapport à ce que tu évoques de l’ambiguïté des sentiments, je le répète, je le conçois tout à fait, c’est assez connu, si je puis dire. Et je trouve ça bien même d’évoquer ce genre de choses peut-être encore plus tabou que l’inceste en lui-même. Après effectivement ça n’enlève pas le malaise.

      Je crois que cet album aurait mérité une 2ème lecture de ma part. Mais c’est trop tard…

  18. Mo'
    21 août 2011 at 2 h 07 min

    Il n’est jamais trop tard

    • 21 août 2011 at 2 h 22 min

      Certes… mais maintenant qu’il est rendu, on verra plus tard ^^

  19. Claude
    21 août 2011 at 1 h 36 min

    @Choco

    A propos de Siloe…..il y ‘a des auteurs/dessinateurs qui ont mis bien plus de temps que ça pour sortir une suite…

    • 22 août 2011 at 0 h 39 min

      Hum…l’avenir nous le dira alors !

  20. 23 août 2011 at 8 h 24 min

    ravie de te lire, un beau billet ! La BA du film me laisse sceptique. « Ecrit et réalisé par… » Les cinéastes oublient tellement souvent les auteurs !

    • 24 août 2011 at 0 h 51 min

      T’es sûre qu’il ne le mentionne pas ? Il m’avait semblé…

  21. 11 novembre 2011 at 2 h 04 min

    Bonjour, en cherchant des infos sur le film, je tombe sur cet article. Je n’ai pas lu la BD mais votre réflexion sur l’ambiguité me parle, je comprends votre malaise (et j’ai bien compris qu’il ne s’agit pas d’un jugement ).

    L’inceste est totalement dans l’ambiguité, l’enfant a besoin d’amour et se retrouve avec « ça » ou rien…les mécanismes sont extrêmement complexes, d’où l’immense sentiment de culpabilité des victimes par la suite, les 16 ans en moyenne pour révéler les abus (16 ans après les faits) etc..

    Cette ambiguité qui met mal à l’aise les « non victimes » est la même que celle qui détruit et ravage les victimes, sachant qu’en +, tabou dans le tabou, on peut hélas ressentir et SUBIR des sensations sexuelles « agréables » (du plaisir quoi…), quand ça arrive (50% des cas en gros pour celles qui osent en parler) c’est l’estocade finale, la culpabilisation ultime et les psys s’accordent à dire que c’est un fait extrêmement aggravant en terme de séquelles et difficultés de reconstruction…

    Voilà ma petite explication, vu de l’intérieur du coeur…

    • 11 novembre 2011 at 6 h 52 min

      Merci Opale pour votre message ! En effet, je comprends que cette ambiguité est l’étrange paradoxe de cette agression. Finalement, vous exprimez de meilleure manière que moi le problème de l’inceste ! J’imagine comme ressentir du plaisir physique avec son père (oncle, …) doit être traumatisant…

      Du coup, je trouve ça encore plus fort que les auteurs aient finalement réussi à faire passer ce sentiment tout en finesse.

      encore merci pour vos précisions !

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