Chroniques de l’occident nomade – Aude Seigne

chroniques-de-l-occident-nomade-01 Aude Seigne est une jeune auteur de 25 ans qui, avec ces Chroniques de l’Occident nomade (excepté un recueil de poèmes) signe son premier livre chez le petit éditeur suisse Paulette. Un ouvrage couronné cette année à Saint-Malo par le prix Nicolas Bouvier.
Dès l’age de 15 ans, Aude Seigne a parcouru le globe, se libérant plusieurs mois par an pour voyager.
Les chroniques qu’elle nous propose ici ne sont pas du tout un récit de voyage classique. L’auteur s’amuse ici à jeter, selon son inspiration, différentes anecdotes de voyage, des réflexions sur le nomadisme, sur la philosophie du voyage,…

Elle résume elle-même assez bien son projet :

« Les Chroniques de l’Occident nomade sont des textes courts, qui résultent de plusieurs voyages faits en Europe, en Inde, en Australie, en Syrie ou au Burkina Faso. Mais la mémoire ne présente pas ces voyages de manière linéaire; elle rapproche certains instants séparés par plusieurs années et par plusieurs milliers de kilomètres, elle mêle les voyages entre eux, y ajoute des rencontres, des réflexions, des critiques. L’écriture des Chroniques de l’Occident nomade mime cette libre association d’idées. Et puis il y a la poésie. Ces chroniques tentent de se détacher du regard ethnographique, « forme d’expiation de l’Occident » selon Lévi-Strauss. Il ne s’agit plus de décrire des peuples, de les comprendre, de se comprendre, d’en extraire une théorie du bon voyageur. Il existe désormais un Occident nomade, pour qui prime l’abandon vers l’ailleurs, le désir de vide, la pure liberté. Et nous verrons ce que cela donne ».

Loin d’être un texte foutraque sans queue ni tête, Aude Seigne réunit différentes expériences de voyage en rapprochant des chroniques-de-l-occident-nomade-02émotions, des sentiments. Des gens même. En effet, la voyageuse n’hésite pas à évoquer avec une grande liberté de ton les nombreux amants qui ont émaillés ses chemins, traçant ainsi aussi une géographie amoureuse qui peut laisser rêveur.

« J’avais toujours pensé que je voyagerais toute ma vie, que j’aurais des amants aux quatre coins du monde, et que cela me conviendrait très bien. »

Elle réussit à transcrire avec bonheur son émerveillement devant des villes désertées, des atmosphères crépusculaires, …

 » Arriver dans une nouvelle ville un dimanche, c’est en quelque sorte voir la ville comme un fantôme, la contempler dans sa nudité, son dépouillement, comme on traverserait un décor de cinéma avant que les acteurs y jouent, Là aussi la récurrence fait son travail signifiant. Je suis arrivée à Kiev, à Eger, à Trieste des dimanches. Toujours cette même peur un peu vaine, la respiration retenue. L’impression d’ête tout entière un œil écarquillé. La sensation de ne pas être encore là, et qu’on sera miraculeusement là quand le lundi commencera. L’illusion si forte que chaque geste, même accompli pour la première fois, pourrait être une habitude. Un dimanche matin dans les rues d’Urbino. Pourquoi étais-je venue à Urbino ? Pour une raison obscure… « 

  » À Cracovie, j’étais arrivée à l’aube. J’avais marché une heure dans des rues froides, grises et brumeuses, c’est-à-dire parfaites car c’était exactement ainsi que je m’imaginais une ville polonaise. Plusieurs heures plus tard, lorsque je connaissais déjà la ville à vide, une boulangerie bénie servait des pâtisseries feuilletées en forme d’étoile de David. J’avais marché tout le dimanche, j’avais connu une véritable histoire d’amour avec Cracovie vide, grise et froide tout un dimanche. J’étais entrée dans cette librairie d’occasion comme un point d’éternité. La vie superbe. L’instant était là, parfait, uni, tremblant. « 

 

chroniques-de-l-occident-nomade-03 Elle évoque les auteurs qu’elle embarque dans ses bagages (Flaubert, Dostoïevski) et offre de nombreuses citations voyageuses, de Bouvier, Rimbaud, et d’autres encore. Elle s’interroge sur l’écriture qui a partie liée avec le voyage. Elle expose sa peur de l’immobilisme et la façon dont il lui faut apprendre à apprivoiser la sédentarisation. Car au bout de 8 ans de crapahutage, Aude doit se poser pour souffler et mieux repartir.

« Je me suis arrêtée. J’ai réfléchi. J’ai vécu le vide et je me suis forcée à prendre plaisir à ce vide. »

Ses chroniques nomades s’avèrent finalement un très beau texte sur le nomadisme d’aujourd’hui, sur les errances d’une jeune femme à travers le monde et les émotions qu’il offre, qu’elles soient amoureuses ou géographiques.

 » Comment aller à la rencontre de l’autre ? C’est la question de l’amour, de l’amitié, c’est aussi la question des voyages. Et parfois la réponse est décevante. »

Une jeune auteur à découvrir et qui devrait nous offrir des textes encore plus aboutis par la suite !

 

 

Extraits :
(car décidément, les extraits ont la part belle pour ce livre !)

« Comment cela a-t-il commencé au juste ? Pourquoi ce mouvement tout à coup, ces ailleurs, ces hommes ? Est-ce que j’écris sur les voyages ? Est-ce que j’écris sur l’amour ? Difficile à dire. Au début, je vois un ferry qui arrive en Grèce un matin de juillet. J’ai 15 ans. Je me couche un soir sur le pont à Brindisi. J’ai 15 ans. Je vois mes compagnons de voyage dérouler un fin matelas de camping sur le pont crasseux. Il n’y a pas un mètre carré de libre, il faut enjamber ces îles humaines comme on traverserait une rivière au lit peu marqué. J’entends d’ici la réaction petite bourgeoise qui crie en moi. Mais on ne va pas dormir ici quand même ? Je me réveille plus tôt que je ne le fais jamais par moi-même parce que j’étouffe de chaleur. Il à peine 7 heures mais le soleil semble déjà se diriger vers nous de tous les horizons à la fois. »

 

“J’aime le mot ravissement. Je n’aime pas sa sonorité, son côté rêche et benêt, son étendue. Mais j’aime sa double acception: ravi du temps, enlevé à l’instant présent, et par voie de fait ravi, heureux,
ébaubi de beauté. “Le jeu nous ravit” avait dit un professeur de philosophie aux mains maigres, et il m’avait ainsi fait éprouver pour la première fois l’étrange polysémie du terme. Il y a ici quelque chose de l’ordre de Rimbaud, de Dante, de Claudel, quelque chose de la beauté par l’absence. Et une des manières de rapprocher la lecture du voyage est encore cette absence. (..) Et Dostoïevski, justement, me ravit. Je lis L’Idiot à Ouagadougou et l’idiot ne me rend pas heureuse mais me sort du temps où je vis. Dans le silence vertical de la rue ouagalaise aux heures brûlantes, je vois s’élever une datcha, des calèches, des duvets de neige. D’élégantes dames très pâles se promènent dans leurs manteaux de fourrure au milieu des mamas noires suantes et colorées. Les jeunes hommes russes déchaînent leurs passions vers de jeunes Africaines aux courbes suaves. En vérité, les passions qu’on n’a pas la force d’exprimer ici, le bouillonnement intérieur qu’on tait faute d’air, faute d’espace, semble vivre chez ces quelques têtes brûlées, chez ces Slaves blancs lointains de papier. Je suis enlevée à moi-même. Ravie mais pas enchantée.”

 

Liens :
- Interview d’Aude Seigne
- Site de l’auteur.

 

Titre : Chroniques d’un occident nomade
Auteur : Aude Seigne
Editeur : Paulette
Parution : Juin 2011
136 pages
Prix : 16€

 

challenge récit de voyage

9 comments for “Chroniques de l’occident nomade – Aude Seigne

  1. keisha
    1 septembre 2011 at 7 h 01 min

    Le dernier passage (entre autres) est extraordianire! j’aime aussi le décalage entre l’extérieur et le monde où nous plonge un livre… la neige à Ouaga, oui…

    • 1 septembre 2011 at 7 h 07 min

      Rhaaaa, j’ai merdé dans les dates de parution… le billet ne paraitra que la semaine prochaine

      Perso, j’ai du mal à lire en voyage. Je ne suis pas asse concentrée pour me plonger dans un deuxième autre univers !

  2. 2 septembre 2011 at 0 h 41 min

    J’ai trouvé ta chronique. Il a l’air super ce livre. J’ai lu tous les extraits, il y a un rythme tranquille que j’aime beaucoup. Reste à savoir si c’est un éditeur facile à trouver en France.

    • 2 septembre 2011 at 2 h 39 min

      Bon, tu as trouvé le billet que finalement j’ai reporté à la semaine prochaine ! On va dire qu’on a pris un peu d’avance ^^

      T’inquiète, je serais venue te donner le lien :)

      Le livre a été acheté (et dédicacé !) à Saint-Malo pendant le festival mais je pense qu’il doit être dans tous les cas commandable facilement. Le prix décerné a dû aider à sa diffusion.

      (au pire, si tu veux le lire absolument, je peux toujours te le prêter…)

  3. 2 septembre 2011 at 3 h 26 min

    Je vois ton billet aussi, même si c’est pour la semaine prochaine  Il a l’air très sympa ce livre, surtout venant d’une auteure aussi jeune, je le note.

    • 2 septembre 2011 at 4 h 47 min

      Oui, grâce au GR, j’imagine ! Rhaaa, ça m’énerve de m’être planté ! Mais bon, texte très intéressant même s’il est un peu fugace pour la mémoire vu sa dimension toute personnelle.

  4. DF
    15 novembre 2011 at 4 h 08 min

    Je suis en train de le lire, et je l’aime bien. Il y a aussi, là-dedans, à mon avis, un côté « voyage intérieur » et découverte de soi – au fil des voyages et des rencontres de backpackers.

    • 18 novembre 2011 at 0 h 33 min

      ah oui complètement, elle se livre beaucoup dans ce récit ! Je suis vraiment curieuse de découvrir ses prochains textes.

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