Seins et oeufs – Mieko Kawakami

Seins-et-oeufs-01Makiko est une femme d’une quarante d’années qui élève seule sa fille de 12 ans, Midoriko. Depuis peu, Makiko est obsédée par l’apparence de sa poitrine et est bien décidée à s’offrir de nouveaux seins. Une lubie que sa fille, en passe de devenir à son tour une femme, ne comprend absolument pas. Alors que la communication entre ces deux générations peinent à se faire, un séjour est organisé chez Natsuko, la sœur de Makiko.

Ce court roman est un beau portrait de femmes qui a connu un fort succès au Japon. Des femmes pas forcément à l’aise avec leur féminité et qui sont soumises au diktat de la société.
Makiko travaille dans un bar à hôtesse qui lui prend toutes ses soirées. Depuis que son mari l’a quitté, son apparence physique la dégoûte. Persuadé qu’une opération sur ses seins est la solution, elle pense qu’elle lui offrira un nouveau départ.
Sa fille Midoriko est, au contraire, à mille lieux de toute féminité et séduction. Son corps évolue tout doucement et si ses copines font des gorges chaudes de l’arrivée de leur règles, Midoriko est plutôt écœurée devant ces humeurs inconnues qui ne sont pas encore apparues. La sexualité et l’enfantement ne valent guère mieux à ses yeux et le fait qu’elle ne connaisse pas son père n’arrange pas les choses.

 » Avoir des ovules ou des spermatozoïdes c’est la faute à personne, mais au moins on devrait éviter de les faire se rencontrer. « 

Entre elles deux, Natsuko avec ses 30 ans et son célibat. Servant d’arbitre entre la mère et la fille, elle reste fort en retrait et assiste impuissante à l’incompréhension des 2 femmes. Makiko ne pense qu’à ses seins, ne parle que d’eux et semble insensible à la manière radicale de sa fille de couper le dialogue : cette dernière a décidé de ne plus parler et elle se contente de répondre par quelques mots écrits. Une adolescente perturbée donc qui tout en s’inquiétant pour sa mère s’agace de ses choix et de son attitude.

Seins-et-oeufs-02© Kanako Sasaki

 

Voilà un petit texte moderne et cruel sur l’image de la femme japonaise. Ici les hommes sont absents et ne semblent pas avoir leur place dans la vie de ces 3 femmes. Au fil d’un huis-clos qui oscille entre farce cruelle et tragédie douloureuse, Seins et œufs nous donne à voir le poids de la société sur des femmes qui peinent à trouver leur place.
Le sujet n’est pas du tout abordé de manière frontale. La narration (faite par Natsu) est froide et distanciée, le style plat inspiré d’une langue parlé peu regardante sur les erreurs. Au lecteur d’interpréter les non-dits. Makiko doit-elle se plier aux désirs masculins de son bar à hôtesse pour augmenter sa poitrine plate ? Midoriko doit elle se réjouir de voir ses formes s’arrondir et de voir l’arrivée de ses règles comme une réjouissance, à l’instar de ses camarades ? Natsuko doit-elle affronter le jugement extérieur de se voir encore célibataire à 30 ans ? Rien ne nous le dit mais on peut l’interpréter ainsi. L’image que l’on renvoie vers les autres est donc un poids terrible qui peine à s’énoncer clairement.

En parallèle, on assiste aussi à la déclaration d’amour que  Midoriko fait à sa mère dans son carnet dont des pages nous sont données à lire. Inquiète par cette opération de chirurgie qui n’est pas sans risques, elle peine à se délivrer de sa peur en en parlant à sa mère qui semble bien plus préoccupée à comparer les publicités des cliniques de chirurgie esthétique que d’écouter sa fille.

« Dans un pays des États-Unis, un monsieur a acheté comme cadeau à sa fille de quinze ans une opération d’augmentation mammaire. J’ai entendu cette histoire, mais vraiment qu’est ce que c’est ça ! Çà me dépasse. Et puis, aux États-Unis, il paraît que la proportion de suicides chez les femmes qui ont eu une opération d’augmentation mammaire est trois fois supérieure à la moyenne. Elle sait ça, maman ? Si elle ne le sait pas, c’est grave ! Si elle le savait, elle changerait peut-être d’idée. Il faudrait que je trouve le temps de lui en parler sérieusement. Est-ce que j’y arriverai ? Est-ce que j’arriverai à lui demander pour de bon ? Pourquoi tu fais ça ? Mais il faut que je lui demande pour de bon, son histoire d’augmentation mammaire. Et tout le reste. »

Mais comment Midoriko peut -elle accepter sa nouvelle vie de femme si sa propre mère peine à assumer la sienne ?

« La nuit dernière, maman a parlé en dormant, ça m’a réveillée. Je me suis demandé si elle allait dire un truc drôle, mais elle a crié très fort : « Une bière, je vous prie ! ». D’abord, j’ai été surprise, puis ça m’a fait pleurer. Je n’ai pas pu me rendormir jusqu’au matin. Voir quelqu’un souffrir, ça fait mal, même si c’est quelqu’un d’autre. Pauvre maman. Oui, pauvre maman, depuis tout le temps » « 

Sous des dehors de petit roman sans importance, Seins et œufs s’avère bien plus profond que les apparences le laissaient supposer. Dénonçant le rôle traditionnel de la femme japonaise cantonnée à une sensualité discrète,  l’influence (occidentale ? ) de la société sur l’image d’une femme aux gros seins, l’auteur termine sa réflexion et son roman sur une scène d’anthologie proprement hallucinatoire où la mère et la fille se brisent des œufs sur le crane. Une façon de briser le carcan d’une féminité attendue et d’une maternité obligatoire ?

« Pour la simple raison qu’on est née, en fin de compte il faut vivre, manger tout le temps et gagner sa vie, rien que ça c’est l’horreur. […] et en plus il faudrait faire sortir un autre corps de son corps ? »

La place de la japonaise d’aujourd’hui est encore à trouver entre tradition et modernité, dans une société où les hommes semblent singulièrement absents. Un ouvrage troublant donc qui énonce les interrogations féminines d’une société en pleine transformation et qui laisse entendre une voix inhabituelle.

 

A noter : l’auteur a remporté le prix Akutagawa pour ce roman.

D’autres avis :
VirginieCachou -

Liens :
Les premières pages à lire ICI.

 

Titre : Seins et oeufs
Auteur : Mieko Kawakami
Editeur : Actes Sud
Parution : Février 2012
112 pages
Prix : 13,50€

 

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12 comments for “Seins et oeufs – Mieko Kawakami

  1. 24 mars 2012 at 7 h 56 min

    Un livre déjà noté, (toujours les couvertures Actes Sud) et qui continue de me tenter… Mes biblis vont l’avoir, je crois ! 

    Aujourd’hui, une photographe du samedi japonaise http://lettres-expres.over-blog.com/article-photographe-du-samedi-10-asako-narahashi-102152072.html

    A bientôt ! 

    • 25 mars 2012 at 3 h 57 min

      Un livre assez particulier tout de même. Espérons que tu y sois sensible !

  2. 24 mars 2012 at 3 h 25 min

    Je ne connais pas ce livre et j’avoue qu’en ouvrant ton billet je me demandais ce qui pouvait se cacher sous ce titre ! Merci pour cette découverte ;-)

    • 26 mars 2012 at 0 h 07 min

      C’est un curieux petit roman qui ne se laisse pas apréhender facilement, qui demande qu’on s’interroge sur cette histoire très simple en apparence. Il m’a fallu quelques jours pour comprendre le pourquoi du comment ^^

  3. 24 mars 2012 at 3 h 28 min

    Le titre me rebute mais le sujet est plus intéressant qu’il ne le laisse présager. 

    • 26 mars 2012 at 0 h 08 min

      Le titre souligne bien que l’on parle des femmes, de leur féminité et de leur corps :)

  4. 25 mars 2012 at 8 h 38 min

    « Un petit roman sans importance », c’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture. Je suis passé complètement à coté. Et la pauvreté de l’écriture n’a pas arrangé les choses !

    • 26 mars 2012 at 0 h 24 min

      Aïe aïe aïe ! Bon, c’est en réfléchissant à mon billet, en lisant d’autres avis que j’ai fini par apprécier ce roman alors je peux comprendre que tu sois passé à côté ! Surtout que c’est vraiment un roman de femmes, pour le coup. Et pour l’écriture, voui, c’est pas ce qu’il y a de plus marquant !

  5. 25 mars 2012 at 0 h 42 min

    Je reviendrai e lire quand je l’aurai lu…

    • 26 mars 2012 at 0 h 48 min

      Ah, je suis très curieuse d’avoir un autre avis de mec (avec Jérome) sur ce roman !

  6. 26 mars 2012 at 3 h 00 min

    J’avoue avoir longtemps hésité devant ce roman mais je pense que je le lirai un jour.

    • 27 mars 2012 at 0 h 35 min

      Toi qui t’intéresse aux femmes, je pense que ça devrait avoir un certain écho chez toi. Cependant, beaucoup de non dits et peu d’explications dans ce roman. Il faut creuser un peu pour comprendre.

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