Là-bas, sans bruit, tombe un pétale / Il surveille son père / Avec cette neige grise et sale – Ch’oe Yun

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Derrière  ce joli titre poétique se cache un recueil de 3 nouvelles composé du titre éponyme, de Il surveille son père et Avec cette neige grise et sale.

Dans Il surveille son père, un fils voit le retour d’un père qui a fuit avant sa naissance. Passé en Corée du Nord, ce dernier a abandonné femme et enfants sans plus jamais donner de nouvelles. Son retour après des dizaines d’années provoque des sentiments contradictoires chez le narrateur. Les retrouvailles tant attendues ne correspondent pas à ce qu’il s’était imaginé. Qui est véritablement ce père ? Correspond-t’il vraiment à l’image fantasmé, créé par les souvenirs de la mère ? Pourquoi reste-t’il silencieux ? Pourquoi n’exprime-t’il aucun regret ? Entre frustration et non-dits, le dialogue entre les deux hommes a bien du mal à se faire. Alors que le fils souhaite entendre son père sur ses trahisons, sur cet engagement politique qui aujourd’hui ne semble plus revêtir autant d’importance, le père fataliste revenu de ses illusions communistes se refuse pourtant à renier ses convictions et peine à tirer un trait sur son passé.

Cette histoire toute en émotion pointe le problème de la séparation des deux Corées et symbolise toute la difficulté d’un peuple coupé en deux. A travers les retrouvailles quasi silencieuses d’un père et de son fils, se dévoile les souffrances d’un pays qui, entre rancune et désir d’apaisement, cherche à panser ses blessures et à avancer.

 

la-bas-sans-bruit-07 La DMZ coréenne, une zone grillagée de 248 kms.

 

Là-bas, sans bruit, tombe un pétale : Cette forte nouvelle nous conte les errances d’une jeune fille qui a basculé dans une sorte de folie après le choc que la mort de sa mère a provoquée chez elle. Perdant toute conscience d’elle même, la jeune fille marche sans but et subit une véritable descente aux enfers. Recueillie un temps par de bonnes âmes, elle fuit à nouveau. Son corps est pris par des hommes sans scrupules avant qu’elle n’attache ses pas à ceux d’un homme inconnu, comme un chien sans collier. Alors que des amis de son frère tentent de retrouver sa trace et de la sauver, la jeune fille continue de vivre dans son monde.

Cette puissante histoire revient sur un des épisodes tragiques de la Corée : les évènements de Kwangju. En 1980, un soulèvement populaire sans précédent a agité la population en réaction au régime dictatorial. Réprimée dans le sang, la manifestation fit de nombreux morts. Parmi eux donc, la mère de notre personnage. La jeune fille, incapable d’affronter le drame qu’elle a subit, tombe dans une inconscience et une folie douce qui lui permet d’oublier. Perdant toute notion d’elle-même, de son corps, elle tombe dans une déchéance physique où la douleur n’a plus d’importance. Témoin muet incapable de communiquer, elle porte le poids de l’Histoire tout comme les hommes qui l’avilissent portent en eux leur faute et leur incapacité à la comprendre.

L’errance de la jeune fille nous est décrite à travers différents points de vue. L’auteur utilise l’alternance de narrateur et nous permet de plonger au plus profond de la psyché de ses personnages. Peu à peu, apparaît la vérité du drame qui s’est joué. Un récit hypnotique et inoubliable majeur de la littérature coréenne.

 

la-bas-sans-bruit-05 Soulèvement de Kwangju, mai 1980

 

Dans Avec cette neige grise et sale, l’auteur met en scène le quotidien misérable d’une jeune provinciale qui a fuit sa famille pour partir étudier à Séoul.

Après être tombé sur un article de journal annonçant la mort d’une femme portant son nom, Kang se remémore son passé. Solitaire, pauvre, la jeune femme doit se battre chaque jour pour trouver de l’argent et se nourrir. Sa seule échappatoire sont les livres qu’elle achète au marché noir et revend à l’occasion quand les temps sont difficiles. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance de An, un étudiant contestataire qui va l’embaucher dans son imprimerie pour de menus travaux. Peu à peu, sans l’avoir cherché, sans avoir développé une conscience politique forte, cette dernière va être impliqué dans une résistance clandestine et s’attacher de manière ambiguë à cet homme avec qui elle entretient pourtant des liens ténus.

Dans cette histoire, l’auteur revient sur les années de dictature et de répression dans les années 70. Une jeune femme à la vie insignifiante trouve un sens à sa vie à travers un engagement inopiné et irréfléchi dans une contestation qui la dépasse. Sa rencontre avec An, son sentiment d’utilité exacerbe sa curiosité et son envie d’agir. Comme une sorte de défi envers la mort, elle plonge dans le travail au point d’abandonner ses études avant, bientôt, qu’un évènement dramatique la pousse à tenir un rôle plus important.

« J’étais parfois prise d’optimisme en pensant que, si je le voulais, je pourrais faire partie de leur famille de façon beaucoup plus active et qu’alors, contrairement à ce qui m’était arrivé jusque-là, je n’aurais plus l’impression de marcher sur du sable mouvant. « 

Ces trois nouvelles ont en commun une mise en avant de différents moments clés de l’histoire de la Corée. Les histoires individuelles des personnages ne peuvent se départir du poids de l’histoire d’un pays faite à la fois de douleur et d’espoir. Qu’ils affrontent ou qu’ils fuient le futur, ils tentent de ne pas se laisser submerger par leur colère, leur folie, leurs souvenirs et de tracer leur chemin comme ils le peuvent. Tout en finesse et en subtilité, Ch’oe Yun expose les failles de ses personnages, nous laissant deviner entre les lignes les émotions intimes qui se cachent dans les plis de la pudeur et de la difficulté à s’exprimer.

Un magnifique recueil à découvrir !

 

 » Comment le ciel de cette saison peut-il être si innocemment clair? Et comment la douleur de cette période peut-elle être encore si vive? La douleur ne sait pas vieillir. C’est parce que l’espérance de quelque chose qui pourrait la guérir est aussi vive et aussi tenace. »

 

 

Titre : Là-bas, sans bruit, tombe un pétale
Auteur : Ch’oe Yun
Éditeur : Actes sud, Babel
Parution : Novembre 2000
224 pages
Prix : 7,70€

Il surveille son père, Novembre 1993, 84 pages, 7,50€
Là-bas, sans bruit, tombe un pétale, Mars 1991, 132 pages, 12,30€
Avec cette neige grise et sale, Janvier 1995, 80 pages, 7,50€

 

 

8 comments for “Là-bas, sans bruit, tombe un pétale / Il surveille son père / Avec cette neige grise et sale – Ch’oe Yun

  1. 26 décembre 2012 at 8 h 44 min

    Tu me convaincs, je le note, on n’a pas si souvent l’occasion de lire de la littérature coréenne ! 

    • 26 décembre 2012 at 2 h 25 min

      Non, c’est vrai que la Corée est bien moins présente que le Japon sur les blogs !

  2. 26 décembre 2012 at 8 h 56 min

    Je ne connaissais pas du tout et comme Kathel, j’irai bien faire un petit tour en Corée grâce à ce recueil. Merci pour cette nouvelle tentation !

    • 26 décembre 2012 at 2 h 26 min

      Je ne connais pas grand chose non plus en littérature coréenne mais il semblerait que cette auteur soit d’importance. Bref, à découvrir !

  3. 26 décembre 2012 at 0 h 55 min

    Je ne connais pas bien la littérature coréenne, un titre à retenir !

  4. 26 décembre 2012 at 1 h 13 min

    Je ne connais rien à la littérature coréenne… je ne m’y intéressais même pas, mais tu as l’art de donner envie !

    • 26 décembre 2012 at 2 h 27 min

      Merci Anne ! Je découvre aussi ce pan de la littérature et j’ai bien envie de poursuivre !

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