Tuer son mari (ou La femme du boucher) – Li Ang

Tuer-son-mari-01Tuer-son-mari-02Lin Shi est encore une jeune fille quand son oncle la donne en mariage à Chen Jiangshui. Ce dernier est boucher et un expert dans l’art de tuer les porcs. Chen se révèle un homme violent qui n’hésite pas à violenter sa femme et à la prendre sexuellement de force au point de la faire hurler de douleur. Alors que le voisinage fait semblant de ne rien voir et entendre, Lin Shi tente de s’accommoder de cet homme qui a moins le mérite de la nourrir. Mais jusqu’à quand ?

Li Ang est une auteur taïwanaise qui écrit en langue chinoise. Écrivain controversé, elle n’hésite pas à aborder des sujets tabous et à militer pour l’indépendance de Taïwan et pour la libération sexuelle. Son roman Tuer son mari, paru une première fois sous le titre La femme du boucher, ne fait pas exception. Comme le titre, le prologue et les premières pages du texte l’indiquent, il sera question d’un meurtre, celui d’une femme envers son mari. Cette histoire qui va vous être racontée s’appuie d’ailleurs sur un fait réel et n’en est que plus choquante.

On suit donc le destin de Lin Shin, mariée à un homme qu’elle ne connaît pas en échange de quelques kilos de viande. C’est que Taïwan se relève tout doucement de la guerre et que la population crie famine. Son mariage avec un boucher est censé être une chance pour cette jeune fille qui connaît depuis sa naissance les affres de la faim. Pourtant, on découvre peu à peu qu’être une femme dans une société conservatrice laisse peu de place au bonheur et à la liberté. La mère de Lin Shin est une veuve qui a été violée par un militaire. Les circonstances du drame sont telles que cette femme, désormais vue comme une fille facile, a été mise au ban de la famille. On fit disparaître la coupable (tuée ?) et un oncle prit en charge bon gré, mal gré, Lin Shin alors âgée de 13 ans. Dès que Lin Shin fut réglée, il finit par s’en débarrasser de manière très avantageuse en la mariant contre plusieurs kilos de viande de porc. Lin Shin découvre alors sa nouvelle vie conjugale dans un petit village de campagne. Si elle peut désormais manger à sa faim, elle doit encaisser les assauts de son mari, un être grossier, qui la prend avec sauvagerie et attend qu’elle se conduise comme une bonne épouse dévouée : lui offrir son corps, préparer les repas et garder une attitude soumise, même lorsqu’il l’affame sciemment avec une cruauté notable. Ses cris ne font qu’exciter le boucher et provoquer les ragots dans le voisinage qui derrière une compassion de façade, critique cette femme qui hurle sa jouissance (!) et refuse de voir les avantages de sa position.

 

Tuer-son-mari-04.jpg © Chien-Chi Chang, 1998

 

Vous l’aurez compris, Li Ang ne fait pas dans la dentelle. L’auteur décrit le drame de cette jeune femme avec une précision crue et sans fioritures. Elle décrit les sévices, les injures quotidiennes subies par Lin Shin qu’on accompagne jour après jour. Épouse désœuvrée qui ne travaille pas, elle intègre peu à peu le groupe des femmes du village et découvre les conversations et ragots qui vont bon train. Derrière une apparence solidaire, les femmes ne se font pourtant pas de cadeau et n’hésitent pas à critiquer leur voisine dès qu’elle a le dos tourné. C’est d’ailleurs en surprenant une conversation dont elle est le sujet que son esprit va basculer.
La descente aux enfers décrite par l’auteur est effrayante de réalisme.On ne peut que ressentir de la compassion pour ce personnage de femme bafouée et désavouée par ses proches, et presque excuser son geste criminel. Car plus que la violence franche de son mari, c’est celle plus sournoise des autres femmes de la communauté qui sera le déclencheur. Lin Shin tombe peu à peu dans une folie progressive qui l’enferme dans un monde plus ou moins protecteur mais néanmoins fictif.

Mais à travers le destin de cette femme, c’est toute la société taïwanaise qui est montrée du doigt. Li ang dresse l’image d’une société extrêmement traditionaliste qui s’appuie sur des conventions sociales arriérées et liberticides. Violence physique, violence morale et psychologique, superstitions désuètes, bêtise et inculture, machisme masculin et soumission féminine elle-même transmise par les femmes. Le portrait qui est fait de la société taïwanaise est loin d’être reluisant et on ne s’étonne pas des remous qu’a dû provoquer l’auteur avec ce récit publié en 1983. Plus que le style, somme toute peu marquant, c’est le réalisme et la simplicité de cette histoire qui est à retenir.
A travers une galerie de personnages marquants et stéréotypés et l’histoire d’un drame conjugal somme toute banal, l’auteur réussit à rendre avec beaucoup de force les circonstances, les mécanismes du crime tout en disculpant la coupable. Li Ang nous offre un roman plus que marquant sur Taïwan et la condition féminine de son pays.

 

Tuer-son-mari-03.jpg© Chien-Chi Chang, 1998

 

 

Je laisse la parole à l’auteur dans une interview de 2001 :

Dans La femme du boucher, écrit en 1983, vous montrez l’épouse d’un boucher lubrique, mariée contre son gré, qui tue son mari et dépèce son corps. Quel est le sens de la violence qui imprègne ce roman ?
Li Ang : La violence n’est qu’un moyen de rendre sensible la brutalité terrible de l’oppression. Cela ne peut que mener à la violence. Lorsque je relis le roman aujourd’hui, je me rends compte que les scènes de violence sexuelle, telles que je les ai écrites, suffisent à révéler la face sombre de l’être humain.

C. : Comment vous situez-vous par rapport à la littérature de Taïwan ?
L. A. : J’ai été et je reste un écrivain controversé à Taïwan. C’est probablement une des raisons qui me poussent à continuer d’écrire. Je veux prouver que ce que j’écris a une valeur, est important pour la littérature. Parce que je touchais à un sujet tabou – le sexe, je n’étais pas bien acceptée. Cela a changé depuis peu, avec les évolutions récentes de la situation politique et sociale. Le pays tout entier s’est ouvert ; je peux à présent écrire ce que je veux sans être insultée.
C. : Comment envisagez-vous votre rôle en tant qu’écrivain, et particulièrement en tant qu’écrivain femme ?
L. A. : Parce que je suis une femme, je dois affronter bien des difficultés que n’ont pas à affronter les écrivains hommes. Mais c’est aussi une chance : celle d’explorer un monde jusqu’ici inaccessible aux femmes dans notre culture. C’est comme attraper des poissons dans une mare où peu de femmes chinoises ont pu venir auparavant. Ce qui fait qu’il y a abondance de gros poissons à pêcher – mais seulement si vous en êtes capable ! C’est très encourageant pour moi de penser qu’un monde nouveau est à découvrir et que si ce que j’écris est suffisamment bon, je serai la première femme à avoir traité de ces sujets.

 

D’autres avis :
Mélopée qui m’avait tentée il y a 2 ans ! – Livrogne

 

Titre : Tuer son mari / La femme du boucher
Auteur : Li Ang
Éditions (toutes épuisées) :
Flammarion, 1992
Points Seuil, 1994
Denoël, 2004 – 206 pages

 

6 comments for “Tuer son mari (ou La femme du boucher) – Li Ang

  1. 5 février 2013 at 9 h 50 min

    Un livre qui a l’air particulièrement dur ! il faut sans doute choisir le bon moment pour le lire

    • 7 février 2013 at 2 h 13 min

      Dur, oui et non, je n’ai pas été choquée plus que ça par les scènes de violence physique. Mais violent psychologiquement pour les personnages. Et révoltant pour les femmes…

  2. 7 février 2013 at 0 h 05 min

    Ravie d’avoir été la tentatrice ! Quelle critique dis donc !

    • 7 février 2013 at 2 h 16 min

      Acheté tout de suite après ton billet, j’hallucine quand je vois qu’il est resté 2 ans dans ma pile !!! En tout cas, merci pour la découverte… tardive ! ^^

  3. 8 février 2013 at 2 h 37 min

    Excellent article. je ne connaissais pas cette auteure.

    • 17 février 2013 at 4 h 59 min

      Je me doutais que ça t’interpellerait ! :)

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