Adieu le cirque ! – Cheon Un-yeong

adieu-le-cirque 01Yunho accompagne son jeune frère Inho en Chine afin que ce dernier se trouve une épouse par le biais d’une agence matrimoniale. C’est que Inho a perdu la voix lors d’un accident et ses cordes vocales abîmées ne laisse désormais passer qu’un léger filet de voix. C’est Haehwa qui sera l’élue et rejoindra bientôt les deux frères ainsi que leur mère à Séoul.

Premier roman de la romancière coréenne Cheon Un-yeong, Adieu le cirque ! se penche sur le phénomène des mariages arrangés entre la Chine et la Corée. Haehwa, jeune femme timide et esseulée choisie par les 2 frères, est une « chosonjok », une chinoise appartenant à une minorité d’origine coréenne. Cette dernière s’attache peu à peu à un Inho, tout sourire. Le mariage est vite arrangé et célébré sans grande fioritures. Son union avec un « voyageur » (surnom donné à un mari étranger), son prochain départ pour la Corée sont une manière de repartir à zéro et d’oublier un premier amour qui la taraude. L’intégration de Haehwa à la famille se fait relativement facilement et cette dernière trouve sa place auprès d’un mari doux et prévenant et d’une belle-mère amicale. Seul Yunho semble en retrait avec ses regards froids et perçants. C’est une simple visite dans un musée qui provoquera la chute de cet équilibre fabriqué. La jeune mariée, renvoyée à des souvenirs forts et douloureux, à la vision d’un tombeau fait un malaise. Les mots prononcés dans sa perte de contrôle provoque chez Yunho un vif malaise : il se rend compte qu’il est obsédé par sa belle-soeur et qu’il en est même tombé amoureux. Dès lors, le grand frère va tenter de fuir le domicile familial pour devenir un de ces taitong qui trafique entre la Chine et la Corée. De son côté, Inho qui a crû un bref instant que sa femme s’était enfuie, adopte une attitude méfiante et bientôt violente qui plombe leur quotidien.

Construit sur l’alternance narrative des deux voix de Yunho et de Haehwa, le roman nous plonge au coeur des ressentis des personnages. Haehwa qui s’exile volontairement de la Chine tente en vain d’oublier un autre homme parti en Corée sans plus donner de nouvelles. Jouant un rôle protecteur et aimant auprès de son voyageur, elle semble trouver un certain équilibre. Leur relation s’avère subtile et les liens qui se créent entre eux dépasse le stade verbal difficile pour une approche plus tactile et intuitive. Pourtant, elle cache en elle une grande solitude et les souvenirs enfouis refont ponctuellement surface. Son mari Inho est un jeune homme fragile et enfantin qui a besoin d’être rassuré. Il s’attache à sa nouvelle épouse de manière forte, trouvant auprès d’elle une compagne douce et facile qui accepte son handicap. Il espère qu’elle ne fuira pas, comme certaines histoires de mariages arrangés le rapportent. Enfin, Yunho qui observe en retrait le bonheur de ce nouveau couple cache aussi en lui une faille. Homme solitaire, il se rend coupable de l’accident qui a coûté la voix de son frère. Chargé de la bonne marche de la famille, de la responsabilité de son frère, il souhaite d’une certaine manière se décharger de ce poids encombrant. Ses sentiments naissants pour sa belle-soeur le bouleversent et sont alors l’occasion pour lui de fuir une réalité insupportable pour devenir un de ces trafiquants invisibles. La belle représentation familiale est prête à se briser.

« En me remémorant le visage de Haehwa, j’ai ressenti tout à la fois apaisement et douleur. »

 Adieu le cirque ! s’ouvre sur un spectacle de cirque : un spectacle qui rappelle les propres acrobaties de Inho, au coeur de son accident. C’est aussi le cirque du quotidien dans lequel s’enferme les personnages, en prise avec les faux-semblants qui les engluent dans leur propre vie. Une vie factice qui ne les soigne pas de leur solitude, où les individus se croisent temporairement pour mieux retourner à leur errance désespérée.

 » Je regardais la scène, les bras croisés, bien résolu à rester de glace, quelque dangereux que fût le numéro réalisé devant mes yeux. La virtuosité de cette troupe d’acrobates chinois, qui arrachait des exclamations au public par une contorsion ou un pliement grotesque du corps, ne m’inspirait que pitié. Le cirque implique une prise de risque. Le cirque, c’est l’affranchissement des limites physiques par un entraînement infernal. C’est donc de la pitié, et non de l’émotion, que l’on éprouve au cirque. « 

 A travers le parcours de ces 3 personnages, l’auteure n’hésite pas à égratigner l’image de la société coréenne. Dénonçant les mariages arrangés entre communautés coréennes et chinoises, elle donne à voir la difficulté d’intégration de ces jeunes femmes exilées. Victimes de mauvais traitements, de viols conjugaux, certaines doivent faire face à un quotidien difficile au sein de leur nouvelle famille qui les pousse à une fuite vitale. Obligées de travailler pour subvenir à leurs besoins, elles sont astreintes à des boulots mal payés, à une vie de fuyarde, parfois même obligées de se prostituer. D’autres encore utilisent le mariage pour obtenir une carte de séjour bien pratique avant de s’enfuir et de faire venir le reste de leur famille.
Les hommes cherchant une épouse étrangère sont de leur côté mal considérés et on le découvre à travers le regard dégoûté de Yunho :

  » Je m’efforçais de ne pas les regarder. Si je croisais le regard de l’homme à la tache rouge, l’envie me prenait de lui frotter le visage avec du papier de verre ; si je regardais l’homme à la porcherie, la scène du coït des cochons me venait à l’esprit. Devant mes yeux tournoyaient des images de nains grimpés sur des femmes nues… « 

Revenant sur le statut des Chosonjok, sur les Taitong, sur l’histoire coréenne en arrière-fond, l’auteur écrit pourtant un roman sur les désillusions individuelles, sur les amours impossibles et déçues. La vie semble un poids inéluctable pour tous les personnages et seule la mort (à travers le personnage de la belle-mère) semble libératrice. A l’aide d’une écriture poétique et subtile , Cheon Un-yeong nous offre de très belles pages sur ces destinées liées par l’échec. Déployant une prose délicate, elle nous convie à une rencontre troublante avec la Corée, ses traditions mais aussi ses désillusions.

Un joli petit coup de coeur que cet Adieu le cirque ! Découvrez-le !

 

Lien :
Un extrait à découvrir.

 

Titre : Adieu le cirque !
Auteur  : CHEON Un-yeong
Éditeur : Serge Safran
Parution : Avril 2013
160 pages
Prix : 7,65€

 

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3 comments for “Adieu le cirque ! – Cheon Un-yeong

  1. 10 juillet 2013 at 8 h 56 min

    Pourquoi pas ? Je dois avoir lu en tout et pour tout un roman coréen ! 

  2. 12 juillet 2013 at 1 h 58 min

    Un coup de coeur, je note ! (mais je croyais qu’il n’y avait pas assez de femme en Chine ?)

  3. 19 juillet 2013 at 7 h 19 min

    très jolie histoire ! je vais l’acheter pour lire sur la plage cet été ! Merci pour la critique !

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