Histoire de l’érotisme – Pierre-Marc de Biasi

histoire-de-l-erotisme 01C’est en jeune profane ingénue que j’eus la curiosité de me pencher sur ce petit essai qui, sans prétention aucune, tente de retracer l’histoire de l’érotisme, de l’Olympe au cybersexe.
Il est tout d’abord important de le rappeler : l’érotisme n’est pas la sexualité. L’auteur tente bien ici de cerner la représentation du plaisir plutôt que l’acte lui-même. Et de fait, l’image du sexe dépend aussi des techniques artistiques de son époque, de ses mœurs, de ses représentations sociales.
L’ouvrage se découpe en 6 périodes : Éros antique, Éros médiéval, Éros renaissant, Éros classique, Éros moderne et Éros contemporain.

L’antiquité grecque et romaine pose le socle d’un érotisme civilisateur. Homosexualité, culte du phallus et de la nudité : une liberté qui s’accompagne d’une répartition sociale des rôles très codifié entre l’actif et le passif, le maître et l’esclave. L’art d’aimer s’affiche sans honte sur les murs, sur la vaisselle, en bijou ou dans la sculpture.
Mais bientôt, un courant de puritanisme judéo-chrétien va venir balayer ces marques abjectes du polythéisme et statuer sur 5 interdits majeurs : l’inceste, la nudité, l’homosexualité, la sodomie et le coït pendant les règles. Le plaisir sexuel est désormais lié au péché originel.

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Coupe, Grèce, 510-500 av. J.C.

Tandis que le christianisme entraîne à l’époque médiévale une censure de l’érotisme occidental pour au moins mille ans, l’érotisme oriental explose. Durant le Moyen-âge, érotisme rime avec maléfices, sorcellerie et démonologie. Le mariage ne s’envisage qu’en terme de procréation tandis que le plaisir est associé à la représentation de Sodome. La littérature populaire grivoise s’inscrit dès lors en opposition par des textes louant la gloire du foutre, des cons, des culs, etc., tandis que dans certaines cours, se développe le fin’amor célébrant l’amour courtois.
L’orient, au contraire, voit la monumentalisation du plaisir sexuel. En Inde, la jouissance est une voie d’accès au divin et sa représentation fleurit sur les façades des temples, dans des sculptures hautement suggestives s’inspirant du Kâma-sûtra. L’islam qui surgit au VIIe siècle hésite quant à lui entre un ascétisme hérités des tabous bibliques et une liberté des moeurs qu’on retrouve dans la polygamie, les jeux érotiques et une poésie amoureuse célébrant le corps féminin.

 

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Temple de Khajuraho, Inde

La renaissance voit enfin un souffle de liberté envahir l’espace des représentations. L’éros sort de l’ombre et profite des innovations techniques et artistiques du XVe et XVIe siècle : gravure, typographie, presse à imprimer facilitent l’accès aux images érotiques, tandis que le développement de la peinture à l’huile renverse les tabous en offrant nudité, exhibition des corps sublimés par la couleur et les glacis. Les braguettes se gonflent, les Vénus se multiplient et se font provocatrices, comme la Vénus d’Urbin, évoquant la masturbation. La mythologie, le christianisme sont prétexte à la reprise de thèmes érotiques comme la zoophilie (Léda et le cygne), le sadomasochisme (Flagellation du Christ).
De son côté, la civilisation musulmane se détourne définitivement de l’ascétisme et plonge dans une époque de désir : c’est la grande époque de la littérature amoureuse (Contes des mille et une nuits, manuels d’érotologie).
Hélas, à l’heure de la Réforme, une certaine censure réapparaît. Une nouvelle lecture des textes sacrés exige une foi pure où la luxure n’a plus sa place. Le désir est de nouveau diabolisé et marquera de manière durable les représentations sociales, les valeurs de l’Occident qui va imposer sa suprématie.

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Vénus d’Urbin, Titien, 1538

L’âge classique inflige au plaisir sexuel une répression sauvage qui, par réaction, voit la naissance d’une forme de libertinage provocateur. Les livres licencieux circulent sous le manteau. L’art d’aimer se fait discret et s’épanouit dans les salons mondains où jeux d’esprit et galanteries se substituent aux tentations sexuelles. L’inspiration érotique gagne en subtilité et se fait savante. La mort de Louis XIV en 1715 marque une brusque libération des mœurs. Le libertinage entre à la cour et la littérature s’affranchit des contraintes dans un genre qui s’émancipe des tabous moraux (Abbé Prévost, Laclos, Sade, Casanova).
Au même moment, au Japon, s’ouvre l’ère des ukiyo-e (images du monde flottant, c’est à dire du quartier des plaisirs) et des grands maîtres de l’estampe érotique. Alliant pureté des lignes et réalisme crû, l’estampe se risque à toutes les fantasmagories sans aucune notion de faute.

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Utamaro

L’ère moderne, à la fois fascinée et horrifiée par le sexe, l’enferme dans les maisons closes et les cabarets. Des discours hygiénistes condamne la masturbation. Le sexe conjugal devient un devoir sans plaisir. La prostitution se développe. L’art érotique se complaît dès lors dans la transgression, notamment grâce à la photographie qui, avec les avancées techniques, alimentent les amateurs de scènes pornographiques. Ce nouvel art appelle à une redéfinition de l’esthétique picturale, précipité dans la modernité et un réalisme précis qui s’inscrit en rivalité avec la photographie (Le déjeuner sur l’herbe, L’origine du monde). Les perversions sexuelles ne cessent de s’élargir (les termes « masochisme », « pornocrate » et « homosexuel » sont inventés). De nouveaux mythes apparaissent : la femme fatale, l’androgyne, la nymphette pré-pubère. Le Cinématographe est inventé et les premiers « pornos » sont réalisés. Le siècle se ferme sur une décadence sophistiquée qui joue la surenchère.

 

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Photographie, Auguste Belloc

Notre époque contemporaine voit le renversement des tabous. Les arts visuels s’ouvrent à l’érotisme avec intensité (surréalisme). La fin de la 1ere guerre balaye la morale bourgeoise et promulgue un désir innocent. Alors que la censure veille aux États-Unis, un certain érotisme à la française prend son essor. C’est le temps de l’existentialisme déculpabilisé. L’érotisme devient une valeur populaire (Brigitte Bardot, Marilyn Monroe) et intellectuelle (L’érotisme, de Bataille) et on découvre des adaptations décomplexés (Emmanuelle, Lolita, Les liaisons dangereuses). L’érotisme n’est plus une valeur clandestine mais est désormais dans l’air du temps. La génération du baby boom est en pleine libération sexuelle (contraception, homosexualité, féminisme) et la place au centre du débat politique avec le mouvement de 1969. Mais peu à peu, l’érotisme devient une valeur marchande (films X, revues pornographiques, cybersexe, publicités suggestives) qui rend le plaisir obligatoire et biaisant une éducation sexuelle qui se fait désormais en rivalité avec ces nouvelles images. La grande avancée notable est l’acceptation et la reconnaissance de l’homosexualité . L’érotisme actuel se débat aujourd’hui entre un censeur fondamentaliste qui exige le bûcher pour la luxure et une pornographie communicationnelle. Comment peut-il s’affirmer s’il ne reste plus d’interdits à renverser ?

 » L’érotisme reste peut-être la dernière terra incognita à conquérir et à humaniser, l’ultime frontière derrière quoi s’ouvre l’espace de l’amour fou, l’aventure avec un grand A. »

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Les Mille et une nuits, Pasolini, 1974

Promenade chronologique à travers les âges érotiques, cet essai s’est révélé passionnant. L’auteur raconte de manière érudite et précise le désir humain et ses représentations intimement liés aux bouleversements culturels, religieux, techniques et sociaux de nos sociétés. Mises en perspective, ses analyses sont pertinentes et truffées d’informations et d’anecdotes de tout genre qui éclairent le propos. Des exemples commentés émaillent l’ouvrage et s’appuie sur une riche iconographie qui a toujours fait le sel de la collection Découvertes Gallimard. Et de fait, mises en regard avec le texte principal, les images semblent essentielles à la compréhension d’un sujet qui table sur une représentation vivante et variée de celle-ci. Sans jamais ennuyer son lecteur, l’auteur s’est livré à une synthèse très complète et facile d’accès qui se lit avec beaucoup de fluidité grâce à un découpage intelligent des chapitres.  On regrettera peut-être la vision plus réductrice et succincte des époques modernes et contemporaines que j’aurais souhaité plus complètes mais le manque de recul et d’espace a peut-être obligé à une certaine restriction.
L’ouvrage s’achève sur une petite anthologie de textes littéraires divers et variés, présentés sous forme d’abécédaire : une belle façon d’ouvrir la découverte en renvoyant chez les auteurs cités, qui vont de Baudelaire à Catherine Millet, de Boccace à Pierre Louys.

Aussi, je ne peux que vous conseiller chaudement cet ouvrage éclairant qui donne de nombreuses clés quant à la représentation de l’érotisme contemporain et qui rappelle que nos sociétés se fondent sur un érotisme débridé mais aussi sur un puritanisme chrétien dont on retrouve encore aujourd’hui des traces de manière tout à fait inconsciente. Passionnant vous dis-je !

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Titre : Histoire de l’érotisme, de l’Olympe au cybersexe
Auteur  : Pierre-Marc de Biaisi
Éditeur : Gallimard, Découvertes
Parution : Novembre 2007
176 pages
Prix : 15,50€

 

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10 comments for “Histoire de l’érotisme – Pierre-Marc de Biasi

  1. 5 septembre 2013 at 10 h 04 min

    Je note ! Le sujet m’intéresse (!!!!) et j’aime beaucoup Pierre-Marc de Biasi !

    • 5 septembre 2013 at 14 h 32 min

      Je n’en suis pas étonnée ! Tu le connais pour quels autres ouvrages ?

  2. 5 septembre 2013 at 13 h 43 min

    Un sujet qui ne m’intéresse pas particulièrement mais j’aime beaucoup cette petite collection.

    • 5 septembre 2013 at 14 h 33 min

      J’eus crû que cet aspect historique t’aurait intéressé. Je vois que monsieur préfère ses bluettes pour ménagères ! :mrgreen:

  3. 5 septembre 2013 at 14 h 29 min

    Comme j’envisage de poursuivre on ne plus sérieusement mon initiation au genre ( tant en art qu’en littérature ), cet opus me devient indispensable.

    • 5 septembre 2013 at 14 h 34 min

      Message reçu. J’envisage le colis de survie ! :mrgreen:

  4. 5 septembre 2013 at 21 h 09 min

    Bien évidemment, il me le faut ! Je suis assez loin d’être une spécialiste du domaine (je me suis plutôt intéressée au libertinage en particulier) et manque de références dans les cultures non françaises ou européennes. Ce petit livre semble être une parfaite introduction pour y remédier.
    Bel article, déjà bien complet pour donner un premier aperçu !

    • 6 septembre 2013 at 18 h 50 min

      Merci Mina ! Je pense vraiment que ce petit ouvrage synthétique est une première approche excellente sur le genre. Il aborde tous les arts, contextualise le tout. Je n’ai fait qu’un bref survol dans cet article :)

  5. Alphonse
    26 août 2014 at 22 h 46 min

    Bonjour!

    Quel plaisir de savourer les mots et les couleurs de cette histoire que je découvre ici laissée délicatement sur la toile de l’agora électronique! Autant le dire incontinent, je n’ai pas lu le livre de Monsieur de Biasi…Je ne désespère pas de me l’offrir un beau jour, si j’ai assez d’argent pour l’acheter. Dans mon milieu paysan, quand on est en retraite et que l’on perçoit des revenus inférieurs au seuil de pauvreté tout en contribuant au remboursement de la dette sociale, vous devez comprendre qu’il faut faire très attention. Le livre est certes chose importante mais les pages, fussent-elles fort bien écrites, ne nourrissent pas le citoyen ordinaire qui rédige ces lignes, ce soir, au fin fond de sa campagne et des herbages, en d’autres temps chantés par J.Giraudoux dans sa pièce étonnante et merveilleuse : « Intermezzo ».
    Depuis, ce cher Herbert Marcuse, l’anagramme de la rose qui fait un dieu a trouvé plus d’un chevalier pour oser le servir. Tyrannie du plaisir, communions émotionnelles se sont invitées au Banquet et c’est très bien ainsi!
    Il est pourtant une question que j’aimerais poser aux gens qui savent, gens des écoles qui ont plein de diplômes et de titres et aussi possèdent le pouvoir. Puis-je me permettre de la poser à Monsieur de Biasi, si notre noble auteur du « Cauchemar de Proust » dans le n°10 de la bonne revue « Médium » ne la trouve point inopportune?
    Dans nos chaumières, si loin des lumières de Paris, nous, les pauvres, qui ne soupons pas avec les vedettes de « l’amour est dans le pré » faisons un rêve : celui de voir refleurir, un jour, les roses blanches d’une nouvelle Grèce.
    Monsieur de Biasi, vous, le grand érudit du CNRS, qui connaissez sans nulle conteste tous les brouillons d’Athénée, le grammairien, pouvez-vous nous dire si ce rêve-force de la nature- peut avoir de la suite dans les idées et mettre un peu de bonheur dans la prairie?
    Je vous remercie de votre bénévolente attention et dans l’attente de votre réponse, recevez, je vous prie, la suave expression de nos chemins agrestes et les fragrances de nos sous-bois et de nos ruisseaux.

    Alphonse

    Donné le vingt-six août deux mille quatorze

    • 20 septembre 2014 at 14 h 49 min

      Merci Alphonse pour votre jolie prose.
      Néanmoins, vous semblez vous adresser à l’auteur et je crains bien que ce dernier ne vous lise jamais…

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