Hell – Yasutaka Tsutsui

hell 01Nobuteru, Takeshi et Yuzo étaient amis autrefois. Un banal accident les sépara : Alors qu’ils jouaient dans la cour de l’école, l’un d’eux fut bousculé et se cassa la jambe. Il restera boiteux toute sa vie et, de honte, ses camarades ne lui parlèrent plus. La guerre finira de les séparer définitivement. Aujourd’hui, Nobuteru se fait vieux. Il se demande ce que sont devenus ses anciens amis. Il ignore que ces deux là sont morts. Quand Takeshi se réveille, après sa mort, il retrouve toute sa mobilité. Il est en enfer, dans une ville similaire à celle où il a vécu. Il y retrouve des connaissances, des gens qu’il a bien connu ou tout simplement croisé. Il y retrouvera Yuzo aussi. L’occasion de revenir sur leur vie passé, leur erreurs.

Le nom de l’auteur ne vous dit que très certainement peu de choses, pourtant c’est un des grands auteurs de la littérature fantastique japonaise. Deux de ses romans ont d’ailleurs été adaptés en film d’animation (Paprika, La traversée du temps) et nul doute que les amateurs s’exclameront. Il a beaucoup travaillé sur le mélange réalité / fiction et c’est, d’une certaine manière, ce qu’on retrouve dans Hell.
L’enfer imaginé par l’auteur n’est pas un univers où les flammes viennent tourmenter les pêcheurs mais plutôt une sorte de purgatoire qui prend place dans une grande ville moderne où chacun y retrouve des lieux et des personnes connus. Un lieu étrange dans une sorte d’espace-temps parallèle où les époques se télescopent. Un monde où les trépassés ne peuvent rien se cacher (les conditions de leur mort, leurs tromperies, etc.) mais où les émotions se sont taries.

« En Enfer, il suffisait de fixer les gens du regard pour capter des moments de leur vie. Ce n’était pas une bulle explicative qui apparaissait au-dessus de leur tête, comme dans un manga, ni de la télépathie. La vérité surgissait d’elle-même comme une vision en arrière-plan de son propre esprit. »

Plus question de haine, de jalousie, de rancœur : ils n’éprouvent plus rien et peuvent d’autant plus se détacher des vanités de leur existence.
Nous y suivrons Takeshi qui, malgré son handicap, fut un grand séducteur mais aussi un carriériste affûté qui n’hésita pas à tromper les gens pour mieux réussir ; Yuzo, devenu yakuza, qui mourra bêtement des mains d’un clan rival. Il sera aussi question de plusieurs personnages secondaires liés d’une manière ou d’une autre à ces deux là : un mari trompé, un subalterne de Yuzo, un couple devenu clochard suite aux magouilles de Takeshi et morts de froid. On découvre leur vie de manière désordonnée, en petites séquences qui fait de réguliers allers-retours entre passé et présent. Ces personnages se croisent, se parlent ou pas. Penser à un évènement de sa vie suffit à le revisiter. Dénués de toute colère, ils peuvent dès lors regarder de manière lucide et extérieure leur propre parcours. Bientôt, leur monde se télescope avec celui des vivants. Nobuteru aperçoit des silhouettes de gens qu’il sait morts avec certitude. Les fantômes flirtent avec une réalité qui n’est plus. Mais a-t’elle été un jour ?

 » La plupart des japonais n’ont pas de religion, ni aucun substitut divin ; ils ont même perdu le respect de leur aînés. Alors dès lors qu’ils obtiennent une once de pouvoir, ils se prennent eux-même pour des dieux. On pourrait dire que l’enfer sert à se défaire de cette illusion. En fin de compte, c’est la seule différence avec le monde des vivants… »

Véritable fable métaphysique, Hell nous invite à s’interroger sur l’absurdité de nos vies et sur l’importance des faux-semblants qui nous gouvernent. Mort, plus rien n’a d’importance. Soulagés des heurts de l’existence, le sens que l’on donnait à certaines choses disparait. Cette mort qui effraie tant et contre laquelle on lutte avec acharnement (la folie qui prend les passagers d’un vol détourné et prêt de s’écraser en est une preuve forte) n’est rien qu’autre qu’un passage. L’enfer est-il finalement réel ou la simple projection des humains projetant dans un monde parallèle ce qui a fait leur perte, leur désespoir ? L’enfer ne serait-il pas plutôt sa propre existence où chacun tient les rênes de sa propre condition  ? Si l’auteur pose les questions, il laisse au lecteur le soin de trouver en lui-même les réponses.
Ce roman a de quoi déstabiliser. Débutant sur un fil réaliste, il emmène le lecteur dans un monde métaphysique à l’atmosphère vaporeuse, insaisissable, énigmatique. Dans une sorte d’entre deux où personnages et époques se mélangent. Les repères s’effacent et laissent place à une fresque fragmentée où le flou contribue au mélange réalité / monde parallèle. A vous de décider où est VOTRE enfer.

Hell est un roman atypique mais passionnant, qui amène intelligemment le fantastique vers un questionnement philosophique et existentiel, que peu d’ouvrages de la rentrée littéraire seront à même de vous proposer. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

 

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Titre : Hell
Auteur : Yasutaka TSUITSUI
Éditeur : Wombat, Iwazaru
Parution : Septembre 2013
160 pages
Prix : 17€

8 comments for “Hell – Yasutaka Tsutsui

  1. 16 septembre 2013 at 22 h 00 min

    Je ne suis certainement pas un amateur qui s’exclame – côté manga, mes données se portent essentiellement sur Miyazaki – mais j’ai beaucoup apprécié Paprika.
    Et effectivement, l’auteur ne me disait rien mais je plaide non coupable par ignorance, mon univers littéraire est à des années lumière de ce coté fantastique du Japon.
    Cela dit, je ne dirai pas non à celui-là…

    • 17 septembre 2013 at 20 h 15 min

      Certes, même si tu pêches en connaissances manga, tu es un grand amateur de littérature japonaise :) et je suis convaincue que ce titre exigeant saura te séduire ! J’aurais vraiment envie que tu le lises celui-là !

  2. 16 septembre 2013 at 22 h 02 min

    Ce qui me reste à faire ? Pleurer…. Je l’avais dans les mains lors de ma dernière escapade en librairie ( hum – pas de commentaire ^^ – ) me demandant bien keskecété que ce livre, la présentation ne m’a pas parlé, pfff ( le pire, c’est que j’y suis revenue à trois fois le feuilleter. Ok, je ne suis pas rentrée bredouille, non plus ;-) ).
    ( tu me le gardes au chaud pour mon colis de survie ? :mrgreen: )

    • 18 septembre 2013 at 21 h 11 min

      Pleurer ?! M’enfin, dis-toi que tu as économisé pour acheter du russe / de l’érotique / de la poésie / … à la place (rayez la mention inutile ^^) et qu’avec le colis de survie, on survit à tout :mrgreen:

  3. 16 septembre 2013 at 22 h 08 min

    Ayé, je viens de percuter.  » La traversée du temps « , lu ( ton livre, d’ailleurs, ^^ ) et même chroniqué. Pfff bis.

    • 18 septembre 2013 at 21 h 12 min

      Mauvaise fille ^^ Ceci dit, je te l’accorde, les noms japonais ne sont pas toujours faciles à retenir !

  4. 17 septembre 2013 at 7 h 07 min

    Hé, hé, je ne suis pas du genre hésitant comme Marilyne puisqu’il a rejoint ma pal depuis un petit bout de temps… Et la semaine dernière j’ai craqué pour un autre roman japonais venant de sortir, « Trembler te va si bien » de Risa Wataya. Je suppose que tu connais ?

    • 18 septembre 2013 at 21 h 19 min

      Hum, je me souviens que tu l’avais noté dans tes envies de la rentrée littéraire ! Dans lesquelles, je me suis quasiment retrouvé d’ailleurs ! :D
      Pas encore lu le nouveau Wataya ! J’avais lu son premier roman que j’avais trouvé intéressant mais un peu anecdotique. Bref, pas d’urgence pour continuer la découverte.

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