Skandalon – Julie Maroh

skandalon 01Tazane est LA rock star du moment. Adulé par des fans en furie, il est devenu une icône que les journalistes s’arrachent. Une icône sulfureuse dont on ne parle désormais que pour ses multiples frasques. Les scandales ne font que caresser son égo et peu à peu, le chanteur se perd dans une auto-destruction où les limites sont sans cesse repoussées.

On connaissait Julie Maroh pour son formidable premier album Le bleu est une couleur chaude. Elle nous revient enfin avec ce nouvel album qui s’éloigne de la veine intimiste du précédent.
On y suit donc un jeune chanteur au plus haut de sa gloire. Tazane est un personnage charismatique qui fait preuve de narcissisme, d’égoïsme, de violence même. Sûr de lui, du pouvoir qu’il exerce sur les gens, il se croît tout permis et s’offre des libertés qui dépassent la bienséance. Il peut faire attendre 1h le public d’un concert, il peut claquer la porte d’une conférence de presse pour une question déplaisante. Mais pire, il boit, se drogue et utilise son succès pour se faire sucer dans un vestiaire par un assistant un peu naïf. Derrière ses frasques, Tazane cache un mal-être permanent. Il se sent en total décalage avec le monde et n’hésite pas à s’auto-mutiler à l’occasion. Utilisant son image publique pour assouvir le moindre de ses désirs, il cherche en même temps à la dégrader. Jusqu’à la transgression de trop.

L’auteur a choisi ici de suivre un personnage éminemment détestable. Aucune empathie possible pour ce garçon qu’on voit sombrer dans une spirale destructrice qui va bientôt atteindre son entourage. On a beau lui chercher des excuses, un passé peut-être dramatique. Rien pourtant ne sera dit quand à ses motivations, aux raisons intimes de son mal-être.
Il s’agit ici du portrait d’une de ces stars comme il y en a tant qui, enivré par la gloire et le succès, finit par se perdre dans les interdits pour mieux se sentir exister. Élevé au divin, Tazane dont les moindres paroles semblent évangile pour ses fans, ne peut que chuter. Conscient de l’absurdité de cette adulation, il fait tout pour le leur montrer, en dépassant les limites de ce qui est admissible.
L’auteur s’explique dans la postface un peu lourde et quelque peu intellectualisante. Elle a souhaité évoquer la figure mythique du bouc émissaire, de la manière dont le désordre qu’il provoque cristallise la communauté autour d’un ordre revenu, de la manière dont la société se protège en canalisant sa propre violence. « Skandalon » est d’ailleurs un terme grec qui signifie « pierre qui fait trébucher », tout ce qui pousse quelqu’un au péché. Une réflexion plus qu’intéressante certes mais il y a un « mais ». C’est que dans l’album en lui-même, elle n’est pas assez prégnante. Les phylactères sont peu nombreux et le lien avec le mythe antique n’est absolument pas palpable, avant d’en avoir lu l’idée dans la postface. L’histoire se ferme dans le drame, comme on pouvait s’y attendre mais dans la narration, point de réflexion élargissant le propos. Pour moi, un album devrait se suffire à lui-même, sans passer par un texte explicatif de ce qu’a voulu signifier l’auteur. De toute évidence, Julie Maroh a lu René Girard et s’emploie bien à retranscrire sa pensée. Au final, c’est avec un sentiment d’inachevé que l’on referme cet album pourtant de qualité. On garde une impression que l’auteur a voulu dire des choses sans vraiment avoir su les exprimer elle-même, sans être allée au bout de sa thèse et qu’elle laisse les lecteurs se dépatouiller avec la philosophie de ce dernier.

Julie Maroh qui nous avait offert de jolis bleus contrastés dans son premier album a choisit ici de donner beaucoup plus de flamboyance à ses dessins. Les tons sont forts, parfois agressifs et se rapprochent par certains côtés à de la peinture. Je pense au fauvisme notamment. Son trait se fait plus épais, plus grossier. Et par moments, j’ai regretté la finesse des visages à laquelle elle nous avait habituée. Pour autant, il colle bien au personnage fort en gueule de Tazane, tout en excès. Un dessin, réalisé principalement à l’acrylique, qui a évolué donc mais dont on retrouve la patte : certains faciès de personnages, leurs regards.

On peut savoir gré à l’auteur d’avoir voulu faire quelque chose de totalement différent de son premier album au grand succès critique et commercial. Nouveau sujet, nouveau dessin. Skandalon offre un portrait violent de notre monde avec l’histoire d’un homme à la fois humain et inhumain, dans son désir de faire le mal, de se faire mal. Des journalistes hypocrites qui se repaissent des scandales, des fans qui font tout pour approcher leur idole et obtenir un peu de leur lumière en miroir, une star qui perd toute moralité, piétinant tout sur son passage. Le monde du star system est noir, très noir et fort bien représenté ici. Pourtant, on reste en retrait de cette histoire, spectateur un peu froid d’une déchéance annoncée, attendant une fin plus marquée encore par la noirceur. C’est un album violent mais qui se ferme sans la claque annoncée. Quelque chose manque. La réflexion semble un peu courte et l’album trop démonstratif pour emporter véritablement son lecteur.
Pour autant, je vous encourage malgré tout à découvrir cet album qui ne manque pas de qualités.

 

Liens :
- Preview
- Interview de Julie Maroh

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Titre : Skandalon
Auteur : Julie Maroh
Éditeur : Glénat
Parution : Septembre 2013
152 pages
Prix : 18,50€

28 comments for “Skandalon – Julie Maroh

  1. 18 septembre 2013 at 8 h 32 min

    Quitte à lire un Julie Maroh, je pense que je dois commencer par Le bleu est une couleur chaude (eh non, je l’ai toujours pas lu).

    • 18 septembre 2013 at 22 h 06 min

      Tu ne l’as pas lu ?! Scandale !!!

      • 18 septembre 2013 at 23 h 16 min

        Je suis quelqu’un de foncièrement scandaleux :)

  2. Mo
    18 septembre 2013 at 13 h 47 min

    Tiens, on a fait LC aujourd’hui ^^
    Alors oui, je suis d’accord avec toi sur le fait que sans lire la postface ou le dossier de presse, le lien avec les dieux grecs ne saute pas aux yeux. Pas de suite en tout cas. En tout cas, je n’ai fait le lien que tardivement, en reprenant l’album après une courte pause de lecture (et en voyant donc l’illustration présente sur la couv’).
    J’ai fini en vitesse ma première lecture et forte de tout ce que j’ai appris, je suis repartie dans la relecture. Bien aimé aussi, trop dérageant pour avoir un coup de cœur

    • 18 septembre 2013 at 22 h 21 min

      J’aime quand les grands esprits se rencontrent ! :)
      Je suis contente que nos avis se rejoignent. J’attendais beaucoup de cet album. J’espérais une claque. Je l’ai refermé en me disant que j’avais aimé et puis en réfléchissant, j’ai vu ses défauts. Du coup, je suis un peu partagée. Après je ne l’ai pas relu et j’avoue avoir lu en diagonale la postface…

  3. 18 septembre 2013 at 14 h 09 min

    Je vais attendre sagement qu’il arrive à la médiathèque mais je compte bien le lire un jour ou l’autre.

    • 18 septembre 2013 at 22 h 23 min

      Oui, il me parait important tout de même de le lire, rien que pour noter l’évolution de son auteur !

  4. 18 septembre 2013 at 16 h 27 min

    Tes bémols ne me freinent pas dans mon envie de la lire… Hâte de voir ce qu’elle a pu faire après Le bleu… et si virage il y a, finalement, ce n’est peut-être pas plus mal…!

    • 18 septembre 2013 at 22 h 24 min

      Tant mieux, ce n’était pas le but non plus. Je devais faire un billet enthousiaste et au final, j’ai eu peur d’avoir mis en avant trop de critiques !

  5. 18 septembre 2013 at 17 h 43 min

    Je n’ai pas su résister à la tentation du mal ; je viens de l’acheter !^^

    • 18 septembre 2013 at 22 h 24 min

      Ah ! J’ai hâte de lire de nouveaux avis sur cet album !

  6. 18 septembre 2013 at 21 h 52 min

    Je vais la lire ! Sans aucun doute ! La dernière planche est dingue !

    • 18 septembre 2013 at 22 h 25 min

      Il y en a d’autres très belles à l’intérieur ! :)

  7. 20 septembre 2013 at 12 h 10 min

    je suis totalement d’accord avec toi: un album (une oeuvre en général) doit pouvoir être compréhensible (du moins en partie) sans qu’il y ait besoin d’explication… si jamais je vois cet album en bibli je le prendrai, histoire de me faire mon idée, et aussi parce que j’avais beaucoup, beaucoup aimé Le bleu est une couleur chaude.

    • 23 septembre 2013 at 19 h 56 min

      C’est pourquoi il m’est difficile de sabrer cet album. Rien que pour examiner l’évolution de l’auteur, il est important !

  8. 20 septembre 2013 at 12 h 49 min

    C’est dingue, ta chronique retranscrit mot pour mot ce que j’ai ressenti à la lecture de cet album ! Mais je n’ai pas réussi à l’exprimer aussi bien que toi ;-)
    J’ai aimé, mais il manque quelque chose effectivement, un but, une finalité à cette histoire. Car là, c’était un peu du déjà vu.
    Au niveau de son graphisme, même avis que toi. Ses traits noirs et épais m’ont moins séduite que la finesse de ceux du Bleu, mais ils collaient parfaitement au personnage et à l’histoire.
    Bref, une bonne lecture, mais pas renversante, dommage. J’attends le suivant maintenant !
    A bientôt =)

    • 23 septembre 2013 at 20 h 00 min

      Je suis ravie que nous nous retrouvions ! Car dans l’ensemble, je n’ai lu que des chroniques dithyrambiques sur cet album. De nombreuses qualités mais des éléments qui manquent. Dans tous les cas, Julie Maroh reste est auteur hautement intéressante à suivre !

  9. 22 septembre 2013 at 20 h 52 min

    J’hésite encore un peu à le lire mais, tout comme Noukette, j’ai trop envie de découvrir ce que l’auteure a pu faire après Le bleu est une couleur chaude… ;)

    • 23 septembre 2013 at 20 h 06 min

      Malgré mes bémols, il faut quand même le lire ! :) C’est un argument de choc, n’est-ce pas ?! ^^

  10. 25 septembre 2013 at 18 h 49 min

    Me voilà enfin dans ce nouveau lieu :-)
    Un thème qui ne peut que m’attirer bien sûr ! Mais je n’ai pas encore lu « Le bleu … » non plus.

    • 30 septembre 2013 at 16 h 40 min

      Bienvenue ici, chère Manu ! J’espère que tu sauras l’aborder un jour car la dessinatrice est vraiment intéressante à suivre !

  11. 27 septembre 2013 at 14 h 15 min

    Hé bien… ça ne peut que me plaire…

    • 30 septembre 2013 at 16 h 43 min

      Voilà qui ne m’étonne point ! :)

  12. 30 septembre 2013 at 13 h 20 min

    tu me fais hésiter…

  13. 7 novembre 2013 at 16 h 54 min

    Je le lirais sûrement, mais pas tout de suite… Je viens de finir « Le bleu est un couleur chaude »,et j’ai envie de conserver précieusement quelques temps l’émotion ressentie, ce magnifique dessin où le bleu étincelle, les jeux de regards magnifiques…

    • 8 novembre 2013 at 22 h 13 min

      Comme je te comprends ! Ne te jette pas dessus tout de suite car tu pourrais être déçue, tant l’univers et le dessin sont totalement différents.

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