L’oiseau – OH Jung-Hi

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 » Je faisais des dessins rouges et bleus sur le visage d’Uil endormi quand grand-mère, affolée, m’a donné un grand coup sur la tête  :
- Espèce de garce ! Si tu dessines sur le visage de quelqu’un qui dort, pendant que son âme est sortie du corps, elle ne le reconnaît plus et erre pour toujours.Tu ne sais donc pas ça ?
C’est ce qui est arrivé à maman ? Elle est partie à la recherche de son âme errante ? « 

La maman d’Uil et d’Umi est donc partie (morte ?) et les deux enfants sont ballotés d’un foyer à un autre, tantôt chez une grand-mère, tantôt chez un oncle. Leur père travaille au loin sur des chantiers de construction. Mais comment grandir sans figure maternelle ? Sans la chaleur d’une famille ?

Sans être maltraités, les enfants semblent être un poids pour ceux chez qui ils passent. Ils n’ont pas de foyer à eux et leurs affaires tiennent dans un sac. Et puis, un jour, leur père est venu les chercher sans prévenir. Ils partent dans la nuit. Un logement les attend : un petit appartement de location dans une cour. Le lendemain, le père revient avec une femme. « C’est votre nouvelle mère. Appelez-là maman. » Selon lui, il vont enfin « être une famille et vivre heureux. » La femme, coquette, se plaint de la misère des lieux. On comprendra qu’elle sort d’un bordel, racheté par le père des enfants. Elle finira par partir, sans rien dire. Le père qui rentrait le week-end ne rentre plus désormais. Abandonnés, les deux enfants sont dès lors livrés à eux-même.

Umi, du haut de ses 11 ans, nous raconte sa vie, son quotidien en compagnie de son petit frère de 9 ans, Uil. Leur univers se concentre autour de la vie de la cour et des voisins. Les appartements sont proches, imbriqués et la vie se fait en collectivité. Les logements n’ont pas l’eau courante et on se lave au robinet de la cour. On s’entraide, on cancane, on s’enferme. La galerie de personnages est pittoresque. Il y a ce couple dont on ne sait si le mari est un vraiment un homme. Il y a cet homme discret dont on ne sait que peu de choses. Plus loin, c’est une femme qui reste immobile depuis une chute depuis un toi. Il y a Monsieur Yi et ses exercices d’haltères. Et puis, surtout il y a son bel oiseau, enfermé dans une cage qui prend l’air chaque jour. Les deux enfants s’occupent. Umi joue parfois la mère pour Uil qui se blesse souvent dans ses pitreries. C’est que le petit garçon croit dur comme fer qu’il peut voler. Quand ils ne sont pas à l’école, ils regardent la télévision. Ils vont à la bédéthèque, se promènent dans les environs. Le père ne revient toujours pas. Le voisinage est compatissant à leur égard, une « mère-consultante » (assistante sociale) est dépêchée mais Umi continue de lui échapper, tandis que leur vie se dégrade.

©  Michael Peck

© Michael Peck

Portrait poignant d’une enfance brisée, L’oiseau nous parle de l’intérieur de cet abandon parental. Sans comprendre, sans juger les actes de ces derniers, les deux enfants tentent de continuer à survivre. Affleure pourtant inconsciemment la question du pourquoi qui, malgré eux, les empêchent d’avancer. Tristesse et fatalisme fissure leur monde de l’enfance. Une enfance qui n’est plus mais une maturité qui tarde à venir.

 » Moi ce que je voulais, c’était devenir adulte le plus rapidement possible. Bien sûr les adultes que je voyais autour de moi avaient tous l’air de l’être devenus malgré eux, et pas particulièrement heureux du résultat. (…) mais malgré cela il m’arrivait d’avoir peur d’avoir onze ans toute ma vie. »

Tel un oiseau dans sa cage, Umi et Uil ne peuvent s’envoler. Enfermés dans leur monde enfantin sans en posséder la clé, ils ne peuvent profiter de la naïveté de leur âge. Et peut-on devenir adulte prématurément lorsque l’on a pas eu d’enfance ? Le monde des grands est-il si enviable ? Avec une poésie certaine, ce texte à la fois léger et lourd se révèle une critique acerbe du monde adulte, oscillant entre violence et déshumanisation.
Ce court roman déploit dans une prose sobre mais malgré tout vibrante toute l’âpreté d’une enfance à la dérive.
Un très beau roman, à n’en pas douter.

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Titre : L’oiseau
Auteur : OH Jung-Hi
Éditeur : Seuil
Parution : Octobre 2005
141 pages
Prix : 18,30€

 

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2 comments for “L’oiseau – OH Jung-Hi

  1. 8 novembre 2013 at 11 h 56 min

    Il a l’air poignant, ce livre

    • 8 novembre 2013 at 22 h 18 min

      Il ne m’a pas pris à la gorge mais il est très beau, c’est certain !

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