Le placard – KIM Un-Su

le placard 01Le narrateur vient enfin de trouver un emploi. Il est désormais employé à l’Institut mais sa fonction consiste en bien peu de choses : vérifier quelques livraisons matinales. Un travail qui n’occupe notre homme que peu de temps et le laisse totalement désœuvré. Ses collègues, aussi ennuyés que lui, s’occupent à quelque passe-temps et s’insurgent contre les desiderata de cet employé qui s’étonne d’être payé à ne rien faire.

 » Ne pas avoir de tâches, çà peut paraître un luxe dans notre société de compétition où tout le monde rentre chez soi mort de fatigue. Pourtant ; croyez-moi avoir un poste sans rien à faire, c’est vite déprimant. « 

A force de contempler le vide, il finit par déambuler dans les bureaux et se retrouve un jour devant le placard n°13 qui se trouve être le seul cadenassé. Intrigué et en mal d’occupation, l’employé va y revenir tous les jours essayer toutes les combinaisons. Quand le code est enfin trouvé, il découvre à l’intérieur des dossiers confidentiels sur des « symptomatiques », des personnes souffrant de mutations, de changement, de capacités inexpliqués. Il y a le cas d’un homme au doigt duquel pousse un ginkgo, il y a ceux qui se nourrissent d’acier, des sauteurs de temps, des narcoleptiques, …etc. Le narrateur dévore les dossiers, jusqu’à ce qu’il soit surpris par le docteur Kwon, responsable du placard…

Le placard est un livre inclassable qui peine à se résumer. Entre absurde et fantastique, cette histoire mélange des situations surréalistes tout en ménageant des passerelles vers le réel et la société contemporaine.
Tout tourne autour de ce fameux placard 13 et des cas symptomatiques qu’elle contient. Le Dr Kwon va désormais charger le narrateur d’être son assistant dans la gestion de ces dossiers. Bon gré, mal gré, ce dernier doit désormais apprendre toutes les spécificités de chaque patient et surtout assurer une permanence téléphonique à la fois professionnelle et psychologique, qui l’oblige à s’impliquer dans les vies de chacun. Au final, c’est un inventaire varié de cas non élucidés qui s’épanouit sous nos yeux et on se plaît à découvrir les idées farfelus de mutations qui touchent une poignée de personnes. Ces êtres prennent tantôt avec philosophie leur anomalie, tantôt s’en effraient. Hiberner plusieurs mois de l’année ou faire des sauts temporels qui fractionnent la mémoire ne sont pas des plus faciles à vivre et le narrateur est là pour les rassurer. Mais bientôt l’histoire se complique quand l’Entreprise cherche à lui extorquer ces dossiers. S’interrogeant sur les raisons de ces pressions, le narrateur en vient à la source de ces mutations : sont-elles naturelles ou issues d’expériences scientifiques ?

Voilà un roman qui ne manque pas d’imagination et d’originalité ! Pourtant derrière une apparence rocambolesque et absurde, l’auteur dresse un portrait doux-amère de la société coréenne. Il pointe du doigt tout d’abord l’administration et sa multitude d’employés inutiles coincés dans une hiérarchie rigide, obligés de suivre le groupe et une norme imposée bien que totalement absurde. Ensuite, il se penche de manière plus subtile mais profonde sur les dérèglements du monde. A travers les cas de ces symptomatiques qui sortent de la norme, il s’interroge sur l’avenir de l’humanité, son rapport à la nature ou à la science.

« [...] l’espèce évoluerait quand le terrain lui en intimerait le besoin. Lorsqu’elle ne peut plus supporter lesdits changements extérieurs, elle évolue d’une manière subite [...]. Son hypothèse est que les modifications externes accéléreraient l’évolution des espèces. Aujourd’hui plus que jamais, notre espèce aurait ce besoin urgent de muter. [...] Sans doute est-ce inévitable : le monde change, l’essence de l’homme qui vit dans ce nouvel environnement doit donc changer, pas une certaine essence philosophique ou éthique mais biologique. [...] Nombreux sont ceux qui annoncent l’arrivée d’une nouvelle espèce. Faute d’un terme existant et d’une définition scientifique appropriée pour les désigner, nous les appellerons « détenteurs de symptômes » ou, plus couramment, « symptomatiques ». Les symptomatiques sont plus ou moins hors normes. Disons qu’ils sont entre l’homme actuel et l’homme à venir. Ils peuvent être les derniers des hommes autant que les premiers. »
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Le constat se fait plutôt désenchanté : difficulté à communiquer, déshumanisation, solitude, asservissement. Le malaise transparaît. Pourquoi telle et telle mutations se sont faites jour ? Ne sont-elles pas les symptômes d’un mal-être, d’un dérèglement humain créé par la société même.  Une aliénation qui, inconsciemment, développe chez certains humains d’étonnantes variétés. Niés par la société qui les a fait naître, sont-ils des anormaux à faire disparaître ou sont-ils les derniers représentants d’une humanité perdue ?
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« Dr Kwon dit que le moment est venu pour l’espèce humaine de céder sa place. Comme les dinosaures se sont résolus sagement à tirer leur révérence, les humains vont quitter l’Histoire. Pourquoi ? Ben, il semble qu’ils ne supportent plus la civilisation qu’ils ont bâtie. Quelle poilade ! Ce n’est même plus la question de l’environnement, c’est l’ordre qu’ils ont construit eux-mêmes qui les pousse vers la sortie. Au suivant ! « 
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Un constat inquiétant donc mais que l’auteur réussit à mettre en scène avec une langue colorée, riche en ironie. Usant d’un franc-parler qui convie le lecteur à une certaine intimité, Kim Un-Su manie avec habileté les mots pour dénoncer tout en divertissant.
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« L’homme doit dénoncer l’absurdité du monde et lutter contre, certes, mais quand on est un mâle, n’est-ce pas plus digne de lutter pour quelque chose de plus… valorisant ? Ça fait pas hypernoble de se révolter à cause des légumes servis à la cantine, c’est carrément mesquin, à la limite. Délicat d’en faire La Grande Cause. Donc, pour lutter contre quelque chose de valable, autant laisser passer courageusement ce genre de futilités et manger leurs plats les yeux fermés. »
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Roman décalé, Le placard déconcertera certainement ses lecteurs dans un premier temps. N’hésitez pas à vous laisser entraîner dans cet univers loufoque qui en dit bien plus que ce qu’il laisse paraître.
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D’autres avis :
Keisha -

Lien :
40 premières pages à lire
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Titre : Le placard
Auteur : KIM Un-Su
Éditeur : Ginkgo
Parution : Mai 2013
420 pages
Prix : 21€
logo semaine coréenne 2013

4 comments for “Le placard – KIM Un-Su

  1. 7 novembre 2013 at 9 h 06 min

    J’aime ce genre de lectures décalées, inclassables, je viens juste d’en terminer une chez le même éditeur. Chouette, ton billet!

    • 8 novembre 2013 at 22 h 12 min

      Décalé, c’est le mot ! Voilà un roman qui ne plaira pas à tout le monde mais son originalité est remarquable !
      Qu’est ce que tu as lu alors, chez gingko ?

      • 10 novembre 2013 at 10 h 10 min

        Un roman grec, Qu’a-t-elle vu la femme de Loth ? (adoré par ceux qui l’ont lu, je sens que ça te plairait), et récemment un roumain, Siméon l’ascenseurite, une sorte de fable parabole critique de la Roumanie, aisé à lire.
        Il y a aussi de la non fiction, des trucs introuvables.
        A un salon j’ai fait connaissance de l’éditeur, qui connait fort bien son catalogue (les petites maisons, c’est l’avantage)

        • 11 novembre 2013 at 16 h 26 min

          Hum, je ne connais aucun des deux ! Je serais plus tentée par le deuxième en fait ! Dans tous les cas, j’ai bien envie de découvrir d’autres titres de cet éditeur !

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