Le jour des corneilles – Jean-François Beauchemin

jour des corneilles 01Un jeune garçon vit avec son père depuis toujours dans une cabane au fond de la forêt, à l’écart du village et des hommes. Sa mère est morte en lui donnant naissance et son père l’élève avec une rudesse notable. C’est que son tout premier geste a été d’enfouir son bébé dans un trou de marmotte et de l’y abandonner. Il finira par se raviser et récupérera l’enfant après de longues heures qui le marquèrent à jamais. Ce fut « la première résidence digne de ce nom que j’eus en l’ici-bas et surtout le seul ami véritable que je coudoyai jamais » nous dira-t’il. De fait, le fils grandit auprès de ce père qui ne montre aucun amour et s’interroge régulièrement sur ce sentiment non palpable. Pendant ce temps-là, le père, atteint d’une folie qui se manifeste régulièrement, oblige son fils à des tâches inutiles et improbables d’une grande violence. Le réel et son monde intérieur se mélangent avec pour seul victime ce fils qui cherche toujours les réponses à ses questions.

Un grand roman que voilà, acheté sur un coup de tête suite au conseil d’une collègue libraire, ouvert sans vraiment savoir sur quoi tomber et lu en un seul souffle.
Le fils Courge, qui ne sera jamais nommé, nous raconte ici son histoire depuis sa naissance. Narrateur dont la mémoire dépasse le strict cadre humain, il dénoue le fil de son existence à un juge qui l’accuse. De quoi ? La fin de cette histoire vous donnera la clé.
Il nous raconte donc sa naissance, ce drame originel, qui scellera son destin. Il nous raconte ce père qui veut fuir les hommes pour une raison qu’il découvrira petit à petit. Il nous parle de ces « gens » qui visitent l’esprit de son père et l’oblige à des actes insensés souvent synonymes de violences physiques envers lui. Il nous explique son quotidien, les marches en forêt pour trouver à manger, les herbes médicinales pour tenir l’hiver, la chasse et les difficultés pour vivre. Il évoque ses escapades secrètes au village où la belle Manon lui fait tourner les sens, les punitions de son père lorsqu’il le découvre. Plus troublant, il nous parle des morts qu’il aperçoit, de sa mère notamment qui le visite toujours avec un air triste. La mort, toujours présente dans sa vie, de quelque manière que ce soit, tandis que cette dernière effraie le père.
Et une question toujours qui le hante : « Père m’aimait-il, m’aimait-il seulement ? ».

« Et quoi de plus vain, Monsieur le juge, qu’une existence de bourgeois ou de créature sans chérissement, c’est-à-dire sans ouverture menant au cœur ? C’est là, en ma carrière humaine, l’objet de ma plus tendre peur. »

Qu’est-ce que l’amour ? Pour le fils, c’est une chose palpable dont on devrait pouvoir trouver des traces quelque part. Il les cherchent désespérément, auprès du cadavre de sa mère ou ailleurs sans parvenir à mettre la main dessus.

« Non, amour ne doit pas être invisible, non plus qu’immatériel. Quoi, amour serait comme vapeurs, comme riens, intouchable et introuvable ? Je ne peux m’y résoudre. Je dis : amour est comme nous-mêmes, bâti de chairs et de substances flagrantes et observables. Mais peut-être aussi notre œil lui-même est-il par trop aveugle, et incompétent à saisir matière aussi fuyante. Voilà pourquoi je me questionnais tant : père m’aimait-il, m’aimait-il seulement ? »

Récit de la relation au père, récit d’une vie d’ermite, condamné à la solitude, à la violence, au silence, d’une dépendance paternelle que rien ne semble effacer, même les brimades qui sont souvent au point de rupture, Le jour des corneilles fascine et effraie. Le fils fait preuve d’une dévouement sans faille pour ce père schizophrène qui met souvent sa vie en péril. Et pourtant,
il s’accroche, persuadé de découvrir un jour la source de son amour. Une quête folle et innocente qui bouleverse et fait se mélanger les vivants et les morts. Une quête qui le mènera à la découverte des mots, à leur sens et à leur pouvoir. Les mots vont lui révéler le monde et la richesse du vocabulaire. Élevé par un taiseux, le fils Courge découvrira alors dans la parole salvatrice le sens du mot Amour.

« Oh ! Si j’avais pu connaître à plus hâtive heure la parole qui nomme toutes choses, y compris amour, et ainsi leur donne corps et forme concrète, si concrète qu’on peut désormais voir, voir toutes choses ! Ah ! si j’avais su que vocabulaire est ainsi que le drap posé sur le fantôme, lui donnant apparences et dehors, et lui retirant enfin sa détestable invisibilité ! »

Pour ce roman poignant, Beauchemin imagine une forme surprenante et magnifique. Il utilise une langue à la fois poétique et simple qui s’empare de vieux français, d’argot, de néologismes variés et donnent une couleur unique au témoignage du fils. L’auteur invente un parler étrange qui semble à la fois archaïque et soutenu dans son énonciation. On s’étonne au début de ces mots inhabituels mais très vite leur musicalité prend le dessus et le sens de certains mots nous apparait comme une évidence.

Roman puissant offert dans une langue unique qui évoque un amour filial sans équivoque et célèbre le pouvoir des mots, Le jour des corneilles est un coup de cœur qui me hantera longtemps.

 

Extrait :

 » Nous logions, père et moi, au plus épais de la forêt, dans une cabane de billes érigée ci-devant le grand hêtre. Père avait formé de ses mains cette résidence rustique et tous ses accompagnements. Rien n’y manquait : depuis l’eau de pluie amassée dans la barrique pour nos bouillades et mes plongements, jusqu’à l’âtre pour la rissole du cuissot et l’échauffage de nos membres aux rudes temps des frimasseries. Il y avait aussi nos paillasses, la table, une paire de taboureaux, et puis encore l’alambic de l’officine, où père s’affairait à extraire, des branchottes et fruits du genièvre avoisinant, une eau-de-vie costaude et grandement combustible. Pour nous repaître, nous prenions le poisson de l’étang ou boutions hors tanières et abris toutes bêtes nourricières : garennes, gélinots, chipmonques, casteurs, putois, ratons et chevrillards. Le reste de notre pâture se composait surtout de thé de dalibarde, d’œufs de merles et de sarcelles, de marasmes, de racines et de baies, de souricelles assommées par nos soins et de rapaces doctement bombardés de pierrettes, ou percés de nos flèches. Père possédait toutes sciences. Notions et lumières siégeaient sous son casque. Il concevait que Terre est plate, qu’elle stationne au milieu des cieux et que les astres tournoient à l’entour tel le chien ancré au pieu. Que la déesse Lune assure le salut de toutes choses vives : bestieuses, végéteuses et humaines. Que maux de corps se soignent par saignées et autres secours modernes. Que le cauchemar engouffre la cervelle par les esgourdes. »

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D’autres avis :
ClaraCathulu -

A noter :
L’ouvrage a été adapté en film d’animation.

 

Titre : Le jour des corneilles
Auteur : Jean-François Beauchemin
Éditeur : Libretto
Parution : Août 2013
146 pages
Prix : 8,10€
1ère édition : Les allusifs, Juin 2007

11 comments for “Le jour des corneilles – Jean-François Beauchemin

  1. 7 février 2014 at 13 h 06 min

    Chic,il est dans ma PAL :-)

    • 9 février 2014 at 18 h 13 min

      Chouette ! Vivement que tu nous en parles aussi !

  2. 7 février 2014 at 17 h 51 min

    Repéré chez Clara ou Cathulu, je l’ai soigneusement noté !

    • 9 février 2014 at 18 h 15 min

      Il te reste à soigneusement le lire ! Je suis sure que tu vas aimer !

  3. 7 février 2014 at 21 h 52 min

    As-tu vu le film d’animation ? Moi je l’ai trouvé magnifique. Depuis j’ai envie de lire le roman, ton article à achevé de me convaincre.

    • 9 février 2014 at 18 h 17 min

      Non, pas encore mais j’ai essayé toute la semaine dernière de trouver un moment pour le faire… en vain !
      Il a l’air chouette mais semble beaucoup moins noir que le roman. Si tu le lis, attends toi à moins d’envolées poétiques ! ^^

  4. 7 février 2014 at 22 h 58 min

    Eh bien moi, ce roman me fait peur, je ne me sens pas attirée du tout… tu ne m’en veux pas ?

    • 9 février 2014 at 18 h 19 min

      Non, pas du tout ! Mais j’aurais cru que cette jolie langue aurait su te convaincre !

  5. 8 février 2014 at 8 h 37 min

    Tu sais trouver les mots pour me convaincre. Un de plus à rajouter à ma monstrueuse LAL.

    • 9 février 2014 at 18 h 19 min

      Oui, et bien je dirais : chacun son tour ! ;)

  6. 9 mars 2014 at 19 h 54 min

    Un auteur québécois que je n’ai pas lu depuis très – trop – longtemps.. je note ce titre!

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