La photographe du samedi : Elena Chernyshova

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Jours de nuit, nuits de jour.
Tout est dit dans le titre de cette série réalisée par une jeune photographe russe. Elena Chernyshova a réalisé un reportage dans la ville de Norilsk, une cité sibérienne de 170 000 habitants situé à 400 kms au dessus du cercle polaire. « Réputée » pour sa pollution (la 7ème au monde, devant Tchernobyl !) et pour ses conditions de vie extrêmement difficiles : entre -10 et -55° l’hiver et surtout une nuit polaire qui dure 2 mois et plonge ses habitants dans une nuit éternelle.
Son but était d’étudier la relation entre l’homme et son environnement et de comprendre les formes de l’adaptation humaine au climat extrême, au désastre écologique et à l’isolement.

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NorilskPerdue au milieu de la toundra à 400km au nord du cercle polaire, Norilsk n’a pas de liaisons terrestres avec le reste du monde. Cependant, les voies fluviales, maritimes et aériennes permettent à la vie d’être rattachée au reste de la Russie : ‘le continent’.
Norilsk est reliée par la route et le train à la ville portuaire de Doudinka, un peu plus au nord. Doudinka ouvre ensuite sur les routes maritimes de Mourmousk et Arkhangelsk, permettant un contact avec la civilisation.
De plus, en été, de juin à septembre, le fleuve Ienisseï est navigable et permet de relier en bateau Norilsk à Krasnoïarsk, plus au sud. Au temps de Staline, la route périlleuse menant au Goulag de Norilsk était surnommée la route de la mort, tant le voyage pour atteindre la ville du nord était difficile.

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chernyshova 02Avec une population de 175 300 habitants, Norilsk est une des plus grandes villes au-dessus du cercle polaire. La Ville-Usine de Norilsk n’a ainsi qu’une raison d’être : abriter le combinat industriel et minier de Norilsk Nickel, le plus grand complexe sidérurgique, métallurgique et de fonderie au monde. Ce complexe, à lui seul, représente près de 2% du PIB russe.

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chernyshova 03105 800 habitants pour la seule ville de Norilsk. Les autres villes de l’agglomération sont Kayerkan (22 334 habitants), Talnakh (47175 habitants), et  Snezhnogorsk (888 habitants).

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NorilskL’extraction de minerai se produit dans 6 mines souterraines. Les roches du sous-sol contiennent nickel, cuivre, palladium, platine, cobalt, or et d’autres composants rares.
La longueur des galeries d’excavation souterraine dépasse les 800 km, et la profondeur des mines varie entre 450 et 2050 mètres.

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NorilskLes banlieues de la ville sont devenues une poubelle industrielle à ciel ouvert. Des décharges d’éléments techniques, des déchets, des matériaux non utilisés, des carcasses de voitures, camions, bus, pneus usés, des fils métalliques, des déchets d’ordinateurs et leurs composants, recouvrent des espaces de la toundra vierge.

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NorilskLe dioxyde de soufre est la source principale des pluies acides qui occasionnent de graves dommages sur la faune, la végétation et l’eau de la région de Norilsk. Aujourd’hui, environ 100 000ha de forêt avoisinant la ville sont déjà morts ou en danger.
La concentration aux alentours étant telle, il est interdit de récolter des champignons et des fruits dans un rayon de 30km autour de la ville. En 1999, une étude a montré une très forte concentration de nickel et de cuivre dans les sols sur un rayon de 60 km autour de la ville.

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NorilskPendant la période d’été, l’air est plus pollué qu’à la normale. La différence de température entre les différentes couches de l’atmosphère empêche l’évacuation des fumées du combinat, et un smog nauséabond envahit les rues de Norilsk.
La pollution de la ville est aggravée par la situation des combinats métallurgiques en périphérie de la ville, les usines se faisant face les unes les autres. Suivant la direction du vent, la fumée de l’une ou l’autre usine envahit la ville.

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NorilskNorilsk est une ville minière et polluée. De par sa position géographique, elle est soumise à l’alternance des jours et nuits polaires, qui ont une influence forte sur les processus physiques, psychiques et psychologiques des êtres humains. De par la pollution et la position géographique de Norilsk, la population de Norilsk est en moins bonne santé que celle du reste du pays. Alors que la Russie présente déjà une faible espérance de vie, environ 60 ans, celle de Norilsk est de 10 ans inférieurs.
Les émissions de dioxyde de soufre favorisent les maladies pulmonaires, des systèmes respiratoires ou digestifs, et peuvent provoquer des cancers du poumon. Outre les maladies pulmonaires, on relève de nombreux cas d’allergies, d’asthme, de maladies du système cardio-vasculaire, des maladies du sang, des problèmes dermatologiques (eczéma dit du Nickel) ou des troubles mentaux, notamment chez les enfants. Certaines études montrent que la mauvaise qualité de l’air est responsable de 37% des cas de décès chez les enfants, et de 21,6% chez les adultes. Outre les problèmes respiratoires, les habitants de Norilsk font face à une menace importante de cancer. Selon des études indépendantes, le risque de contracter un cancer est deux fois plus élevé à Norilsk que dans le reste du pays. On recense ainsi près de 125 cas pour 100 000 habitants, ce qui est la  limite supérieure acceptée pour une zone urbaine. Chaque année, plus de 350 cas de cancer sont diagnostiqués. Au cours des 5 dernières années, le taux de mortalité due au cancer a augmenté de 16,8%.

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NorilskLe plan de construction de Norilsk a été établi dans les années 1940 par les architectes purgeant une peine (exil ou emprisonnement) dans le « Norillag ». L’idée principale était de faire une ville idéale avec un plan simple et logique. Les bâtiments les plus anciens sont construits dans le style Empire de l’architecture stalinienne. La seconde étape de construction, dans les années 1960, suivit le système de construction à partir des panels préconstruits qui a été introduit à cette époque et a été largement utilisé.

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NorilskNorilsk a un climat très sévère aggravé par un vent fort. Les architectes ont créé un espace urbain conçu pour avoir la fonction de coupe-vent. Les bâtiments sont regroupés pour former des cours fermées. Pour assurer la bonne circulation et éviter des longs contournements d’un groupe d’immeubles, de petits passages très étroits entre les bâtiments ont été prévus.

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NorilskNorilsk est confrontée, malgré sa prospérité, à de gros problèmes d’entretien de son parc immobilier. La majeure partie des habitations de Norilsk a été construite sur pilotis. Le dégel du permafrost rend instables les fondations des édifices, les murs de soutiens se fissurent et les bâtiments sont progressivement abandonnés, inhabitables.

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NorilskLes hivers à Norilsk sont longs et froids, avec une température moyenne d’environ -31 ° C en janvier. Il en résulte de nombreux jours de gel, couplés avec des vents forts et violents. La période de froid s’étend sur environ 280 jours par an, avec plus de 130 jours avec des tempêtes de neige. Il est à noter que les températures réelles sont encore plus froides, en prenant en compte l’effet du vent. Par exemple, pour une température inférieure à -40°C, un vent de 1m/s fait ressentir -42°C.

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chernyshova 13La couverture neigeuse persiste dans Norilsk entre 7,5 à 9 mois de l’année.
Pendant l’hiver le territoire de Grand Norilsk est couvert d’environ 2 millions de tonnes de neige, soit 10 tonnes par habitant.
En mars la neige s’accumule au bord des rues parfois transformées en tunnels.

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Norilsk

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Norilsk

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NorilskLa Nuit polaire a une influence importante sur la vie des gens. Généralement, les habitants disent être habitués à une vie sans lumière du soleil. Cependant, différentes recherches montrent que le corps humain ne peut réellement s’adapter à ces conditions extrêmes. Les chercheurs ont qualifié l’influence de la nuit polaire sur le corps humain par le ‘syndrome de la nuit polaire’.
En effet, le corps humain sécrète, lors de son exposition au jour, une hormone : la mélatonine. Cette sécrétion dépend de l’alternance jour/nuit, et participe à la  régulation de plusieurs processus de l’organisme. Pendant les nuits et jours polaires, la production de cette hormone est modifiée. Les études montrent ainsi un taux de mélatonine très bas chez les populations du Grand Nord. Ce manque de mélatonine implique un vieillissement précoce de l’organisme et favorise le développement de cancers. Un autre effet remarquable est l’absence de phase de sommeil profond, entraînant l’épuisement du système nerveux, un état d’irritation, une fatigue permanente et un inconfort psychologique, voire de dépression. Dans la plupart des cas, lorsque l’horloge biologique est perturbée, la meilleure façon de « remettre la pendule à l’heure » consiste à s’exposer à une lumière.
La production des hormones du corps humain reprend ainsi un cycle régulier et le corps retrouve son équilibre.
La plupart des appartements de Norilsk sont équipés avec des lampes à UV et reproduisant la lumière naturelle.

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Norilsk

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NorilskLa période de jours polaires s’accompagne de beau temps et de températures agréables. Les habitants de Norilsk profitent au maximum de cette possibilité de vivre en extérieur, se promenant jusqu’au milieu de la nuit. La température en été peut augmenter jusqu’à 25°, même 30° pendant les années trop chaudes. Une de particularités de Norilsk est l’absence d’espaces verts dans la ville pour l’évasion. Il faut faire 30 km en bus et marcher à pied pour approcher la vraie nature. Le manque de temps pousse les gens à profiter du soleil et de la chaleur dans la zone urbaine.
Ici – bronzage sur le toit d’immeuble.

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NorilskLe lac Dolgoe est situé aux pieds de Norilsk et sépare la zone industrielle de la ville. Les architectes ont imaginé l’aménagement d’un grand parc et une zone de loisirs au bord de lac. L’aménagement n’a jamais était fait, par contre la population utilise ces espaces industriels pour leurs loisirs. Les pique-niques, les barbecues, le bronzage…

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Pour découvrir la suite, c’est sur le site de la photographe :
http://elena-chernyshova.com/

7 comments for “La photographe du samedi : Elena Chernyshova

  1. 2 mai 2015 at 12 h 51 min

    Impressionnant ! J’ai vu un reportage récent sur une ville tout au nord de la Norvège qui vit dans des conditions identiques (climatiques) mais n’est pas du tout polluée contrairement à là-bas où c’est effrayant. Les photos sont sublimes. Mais glaçant….

    Le manque de mélatonine provoque aussi des dépressions. Mais amis estoniens m’en ont parlé et quand j’ai travaillé dans le Minnesota (la petite Sibérie américaine) toutes les maisons étaient équipées de lampes UV et le mot dépression était souvent cité.

    • 9 mai 2015 at 14 h 13 min

      ah dis donc, ça m’intéresse ton truc sur la Norvège ! J’imagine qu’il n’est pas visionnable quelque part ? Tu te souviens du nom de la ville ?
      Depuis un voyage en Norvège, je m’intéresse au sujet ! ^^

  2. :)
    7 mai 2015 at 10 h 09 min

    Je te remercie pour ce… terrifiant et inquiétant… pour le moins… reportage (je vais poursuivre en me rendant sur le lien que tu donnes).

    • 9 mai 2015 at 14 h 16 min

      Inquiétant et en même temps, la photographe parle dans les interviews de la haute valeur humaine des habitants. Elle insiste sur cet aspect positif et chaleureux, qui contraste, c’est certain, avec la vision primaire qu’on peut avoir de la ville.

  3. 16 mai 2015 at 9 h 44 min

    Certaines photos sont vraiment saisissantes !

    • 18 mai 2015 at 23 h 52 min

      Oui c’est clair mais il est aussi très intéressant de lire la photographe en interview, ça éclaire encore plus sur son travail !

  4. Pascale
    26 février 2017 at 18 h 52 min

    Bonjour,

    J’ai vu quelque uns des tirages de cette photographe à la Galerie Intervalle à Paris Belleville. C’est très beau et les explications données ici compètent bien cette exposition. Est-ce qu’il existe un livre, un portfolio, des travaux d’ Elena Chernyshova ?

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